Economie

Délais de paiement: La TPE, première banque du Maroc!

Par Hassan EL ARIF | Edition N°:5403 Le 03/12/2018 | Partager
Les défaillances augmenteraient de 4% en 2019
Plusieurs expériences sont tentées à l’étranger pour améliorer la situation

L’allongement des délais de paiement est-il une fatalité au Maroc? En tout cas, force est de constater que malgré l’institution d’une loi instaurant des pénalités sur les impayés au-delà de 60 jours si ce n’est pas sur une base contractuelle de 90 jours, les délais continuent de s’allonger. En 2017, la moyenne était de 83 jours tous secteurs confondus. Mais si l’on va plus loin dans l’analyse, l’on constate que ces délais peuvent atteindre deux ans.

Les témoignages n’ont pas manqué lors de la 6e édition de l’Observatoire du commerce international organisée, jeudi 29 novembre,  par Euler Hermes. De plus, cela ne date pas d’aujourd’hui. Ce sont surtout les TPE qui en font les frais car elles n’ont aucun pouvoir de négociation avec leurs gros clients. Preuve qu’il y a une forte asymétrie dans les relations entre structures de différentes tailles.

«Cela fait 10 ans que les délais de paiement se dégradent pour cette catégorie d’entreprises qui constituent presque 90% du tissu économique national. Aujourd’hui, une TPE qui effectue une prestation est payée en moyenne au bout de 260 jours, soit huit à dix mois», annonce Khalid Ayouch, PDG d’Inforisk et membre de l’Observatoire national des délais de paiement. Pour les PME, les délais sont autour de 140 jours. Les grandes entreprises, qui disposent d’une trésorerie plus solide, paient dans un délai moyen de 100 jours.

Ce schéma signifie que plus l’entreprise est petite, plus elle souffre. Il serait également intéressant d’examiner les délais fournisseurs. Les grandes entreprises sont payées plus vite qu’elles ne règlent leurs fournisseurs, par exemple. Ce qui leur permet de générer du cash. Cela ne veut pas forcément dire qu’elles l’utiliseront pour s’acquitter de leurs créances auprès de leurs propres fournisseurs. Quant aux relations entre PME et TPE, l’écart entre les délais de paiement clients et fournisseurs s’élargit sans cesse. D’où une pression sur la trésorerie.

«En raison de l’allongement des délais de paiement, le Maroc se retrouve dans le même wagon arrière que la Chine, la Grèce, l’Italie», révèle Stéphane Colliac, économiste senior chez Euler Hermes. Ce qui représente un paradoxe, d’autant que le Maroc a régulièrement enregistré des taux de croissance autour de 4% au cours de ces dernières années. Certains observateurs considèrent les impayés comme un moyen de financement gratuit pour les entreprises qui développent en parallèle différentes activités. Par conséquent, les impayés procèdent plus d’un état d’esprit que d’une situation économique.

Pour M’Fadel El Halaissi directeur général délégué en charge de la Banque de l’entreprise chez BMCE Bank of Africa, «c’est une question de culture, d’éthique et de crédibilité de l’économie. Les grandes entreprises imposent aux clients des délais de paiement très courts et à leurs fournisseurs des délais de paiement plus longs». Les répercussions des ardoises ont des effets en cascade sur toutes les entreprises, particulièrement les plus vulnérables qui sont les TPE. C’est d’ailleurs ce qui explique l’hécatombe dans cette catégorie de structures. En 2018, le nombre de défaillances s’élève à 7.490 unités en baisse de 8% par rapport à 2017. Le chiffre devrait repartir à la hausse en 2019 (+4%) selon les projections d’Euler Hermes.

Entre l’allongement des délais de paiement et les défaillances d’entreprises, il y a une corrélation qui n’est plus à démontrer. En effet, le fait «d’avoir l’essentiel de son chiffre d’affaires à l’extérieur», entendre par là évidemment que la prédominance des impayés sur l’activité commerciale de l’entreprise, entraîne à la longue une mort certaine. Dans ces conditions, impossible de se financer auprès d’une banque. Le scoring serait largement négatif.

«En France, 25% des défaillances d’entreprises sont dues à l’allongement des délais de paiement. Au Maroc, nous sommes proches d’un taux de 35 à 40%. En analysant la courbe des défaillances d’entreprise et les délais de paiement, nous constatons une forte corrélation», ajoute Ayouch.

Il est bien évident qu’il y a un rapport de force entre les fournisseurs et leurs clients. Certaines entreprises arrivent à imposer leurs délais quel que soit le client. Les plus faibles sont souvent obligées de transiger pour ne pas perdre la relation commerciale. La situation est-elle désespérée? De nombreux pays ont tenté de résoudre le problème en légiférant. Le Maroc en fait partie, mais la loi sur les délais de paiement est actuellement inopérante faute de textes d’application.

Parmi les mesures prises pour améliorer la situation, figure le dispositif du «Name and shame», mis en place dans les pays anglo-saxons puis dans d’autres pays dans le monde comme la France. Le principe consiste à publier le nom des mauvais payeurs. Ce qui a contribué à réduire sensiblement les délais de paiement.

Au Maroc, la loi prévoit l’obligation pour les commissaires aux comptes de mentionner les délais de paiement fournisseurs dans le rapport de gestion des sociétés dont les comptes sont certifiés. Beaucoup de ces experts-comptables se sont retrouvés eux-mêmes avec des ardoises. 

L’autre pratique qui s’est instaurée dans les pays anglo-saxons consiste à demander à un client 4 ou 5 références en mesure de renseigner sur sa solvabilité. D’autres fournisseurs proposent une ristourne de 2 à 3% en cas de paiement à l’avance.

Impayé, un risque mortel

Lorsqu’une entreprise ne paye pas dans les délais son fournisseur, elle met en péril son écosystème de clients et risque de se retrouver dans une situation difficile car les clients ne sont pas légion.
«En France et en Europe, 20 jours de retard multiplient par deux fois et demie le risque de défaillance d’une entreprise. A 30 jours, ce risque est multiplié par 7. En 2017, les délais de paiement moyens se sont stabilisés autour de 83 jours, mais la moyenne mondiale est de 63 jours. Le Maroc est donc moins performant que l’Italie, la Turquie, la Grèce, la Chine…», explique Maxime Lemerle, responsable des études sectorielles et défaillances d’entreprises chez Euler Hermes.

Le tissu économique national

  • 3 millions d’entreprises
  • 1,5 million dans l’informel
  • 900.000 structures personnes physiques
  • 500.000 PME
  • 89% sont des TPE (-10 millions de DH de CA)
  • Environ 10% de PME (10 à 200 millions de DH)
  • Environ 10% de grandes entreprises (plus de 200 millions de DH).

Hassan EL ARIF

                                                                 

Verbatim

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Stéphane Colliac, économiste senior France et Afrique d’Euler Hermes (Ph. privée)

«Au Maroc, la croissance des exportations devrait se situer à 21,5 milliards de DH en 2019. C’est la 3e année consécutive à  plus de 20 milliards de DH de croissance, ce qui est très significatif. C’est le succès de la stratégie de hub pour, entre autres, la production automobile, mais aussi celle de l’élargissement de la spécialisation chimique».

«Le secteur non-agricole est dans une accélération progressive qui vient aussi dans la montée en charge de l’industrie. Toutefois, le deuxième trimestre a été très mauvais. Ce qui veut dire que le Maroc est dans une amélioration vulnérable. Cela appelle à plus de précaution par rapport au contexte international».

«Le Maroc est à la 60e place dans le Doing Business cette année, classé devant des pays plus riches. Ce qui signifie qu’au niveau des réformes, de bonnes avancées ont été réalisées, comme c’est le cas pour le règlement des insolvabilités. Mais en y regardant de plus près, on reste dans «la théorie». Ce n’est pas parce que le pays a adopté un nouveau régime de sauvegarde que la baisse des défaillances  peut être garantie. Il faut que cette procédure soit utilisée à bon escient, et qu’elle ne mène pas au redressement ou liquidation judiciaire. Nous avons observé depuis mars dernier une hausse des défaillances. Ce qui veut dire que la loi entrée en vigueur, n’a pas d’effet immédiat».  

«L’extension des marges de fluctuation du dirham n’a rien changé sur le terrain. La crainte qu’il y a eu avant l’adoption de cette réforme a été dissipée puisque le taux de change est resté stable».

T.E.G.

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