Culture

Bachir Demnati: Un oublié de l’histoire de l’art au Maroc

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5392 Le 14/11/2018 | Partager
Une exposition propose de redécouvrir cet artiste majeur
Une carrière interrompue pendant 40 ans
Jusqu’au 10 décembre à la galerie «Comptoir des Mines»
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Roulement, Tanger 1976, Collage sur plexiglas, 100 x 120 cm. Les œuvres de Demnati plongent le spectateur dans un univers totalement seventies, fait d’abstraction géométrique aux notes acidulées (Ph. Comptoir des Mines)

Mars 2018, la ArtFair de Dubaï propose une exposition anthologique autour des «Cinq écoles de modernité arabe, à travers 5 décennies».  Le Caire, Khartoum, Bagdad, Djeddah et enfin Casablanca. 5 villes qui racontent l’histoire de l’art moderne dans la région, à travers 5 écoles emblématiques qui ont installé la modernité dans les arts visuels du monde arabe, du début du siècle précédent jusqu’aux années 70.

Intitulée «That feverish leap into the fierceness of life», l’exposition, commissariée par Sam Bardouil et Till Ferhat,  a donné lieu à un catalogue commenté par plusieurs experts tels que l’historienne de l’art et coordinatrice de l’initiative d’études culturelles arabes et musulmanes contemporaines (CAMCSI) à l’University of North Texas, Nada Shabout, ou encore la curatrice spécialiste de l’art contemporain marocain Holiday Powers.

Un document académique qui apporte un nouvel éclairage sur le mouvement moderniste arabe (cf. L’Economiste du 30/03/2018). Sur la couverture, une œuvre qui intrigue par son audace et son caractère avant-gardiste. Il s’agit d’une œuvre de l’artiste peintre Bachir Demnati. Une consécration pour un artiste, dont peu de personnes (y compris des amateurs d’arts) se souviennent aujourd’hui.

L’histoire de l’art au Maroc n’aura pas toujours été juste avec ses enfants prodiges. C’est cette «injustice de l’Histoire» que voudra réparer le galeriste et marchand d’art Hicham Daoudi. Ce dernier n’as pas découvert Demnati par le biais de cette expo, mais bien auparavant et d’une bien curieuse façon. 

«En décembre 2015, alors que je menais des investigations sur le mouvement de Casablanca et plus largement sur les années 70 au Maroc, j’ai été intrigué par la découverte de cette photographie prise en 1976 à Tétouan, où figuraient plusieurs grands artistes aux visages familiers. Je réussissais à les déchiffrer pratiquement tous, à l’exception d’un seul. En m’entretenant avec les artistes que je connaissais, j’ai découvert que le personnage qui échappait à ma connaissance était Bachir Demnati, artiste prolifique des années 70, ami de Saâd Ben Cheffaj et Mohamed Melehi», se souvient Daoudi. Mais qu’était devenu Bachir Demnati, dont toute trace avait disparu depuis l’édition 1978 du  festival d’Asilah? La même année, victime d’un terrible accident qui l’avait plongé dans un profond coma, Demnati avait tout simplement interrompu sa carrière artistique.

Remis lentement de ses séquelles, Demnati décide de se consacrer  exclusivement à son second métier: architecte d’intérieur, mettant définitivement à l’abri sa petite famille qui avait souffert d’une gêne financière lors de sa longue convalescence.  Intrigué par ses œuvres d’une contemporanéité des plus pointues, Hicham Daoudi entre en contact avec l’artiste. Il est reçu à bras ouverts et découvre quelques-unes de ses productions, mais également un grand nombre de projets en attente de réalisation. Des gouaches et dessins, annotés, tous antérieurs à 1978.

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Au fond, l’œuvre emblématique de Demnati exposée à Dubaï en 2018, lors d’une exposition anthologique autour de la modernité arabe. Les commissaires de l’évènement ont choisi cette toile pour illustrer le catalogue (Ph. Misk Institut)

«En mai 2016 et avec beaucoup de difficultés, je l’ai convaincu, dans un premier temps, de présenter une de ses œuvres que je qualifie «d’hypnotisante» aux enchères, test ultime pour savoir si son travail était de nature à gagner ou non une adhésion du public. Le succès de cette étape transforma l’attitude de Bachir, une blessure était en train de cicatriser... Par la suite, d’autres résultats de vente aux enchères viendront confirmer l’intérêt des amateurs et des institutions muséales pour son travail», précise Hicham Daoudi.

La machine est enclenchée et l’appel des cimaises fait son effet sur l’artiste qui reprend le chemin de son atelier. Il accepta enfin d’aller au bout de ses maquettes anciennes, pour enfin leur donner vie. Un retour en arrière de 40 ans qui a donné lieu à une exposition très justement intitulée «L’Exposition (In) attendue» à la galerie «Comptoir des mines» à Marrakech, qui se poursuit jusqu’au 10 décembre.

L’artiste y présente des œuvres anciennes et des créations récentes réalisées à partir de maquettes conçues dans les années 70. Des collages de vinyle sur bois et plexiglas, mais également des toiles acryliques, le tout d’un graphisme qui plonge le spectateur dans un univers totalement seventies, fait d’abstraction géométrique aux notes acidulées.

«Le rythme de mes œuvres surgit de lui-même grâce au jeu ordonné et calculé des lignes et des formes. Nous assistons alors aussi bien à un mouvement polaire qu’à un mouvement en profondeur. C’est ce rythme même qui anime l’œuvre, lui donne la vie», commentera l’artiste à propos de ses œuvres. Dans une scénographie des plus délicates, l’exposition nous offre un retour en arrière des plus troublants où seule la patine du temps distingue les œuvres récentes de celles des années 70.

Un parcours plus que prometteur

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Après une formation d’architecte d’intérieur à l’École nationale des arts visuels de Bruxelles, dite «La Cambre», Bachir Demnati  intègre un cabinet d’architecte tangérois et se passionne pour l’abstraction géométrique, à l’instar de Mohamed Chabâa et Mohamed Melehi, qu’il fréquentera longtemps. Il est l’un des membres fondateurs, en 1972, de l’Association marocaine des arts plastiques (AMAP). En 1973, il participe à la toute première exposition de la galerie Nadar à Casablanca: «l’Art dans les collections privées». En 1974, ses œuvres sont présentées à la Biennale de Bagdad, et il exposera à la fameuse galerie Structure BS (Karim Bennani et Hassan Slaoui) à Rabat. En 1975, il accueillera à son tour, à Tanger, Mohamed Chabâa et Mohamed Melehi dans l’exposition qu’il organise au sein de sa structure «Galeries Cotta». Les 3 artistes gagnent une large audience et l’exposition aura un très grand écho médiatique. De 1976 à 1978, il participe encore aux grands projets collectifs qui le mèneront de nouveau à Marrakech. Un accident de voiture, en 1978, le plonge dans un profond coma dont il sortira, mais qui mettra un terme à une carrière.

Amine BOUSHABA

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