Société

Tourisme de plein air: Panique chez les camping-caristes

Par Fatiha NAKHLI | Edition N°:5380 Le 26/10/2018 | Partager
Les demandes de prolongation de séjour touristique suspendues sine die et sans explications
Ces touristes d’exception ne pourront séjourner au Maroc que 3 mois au lieu de 6
L’information devenue virale, les fait fuir au Portugal et en Espagne
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Les retraités européens sont en rogne car leur séjour au Maroc ne doit plus excéder les trois mois. Ils se sont vu refuser les demandes de prolongation de séjour leur permettant de rester six mois en tout sur le territoire national. Des «instructions» récentes mais ne découlant d’aucune circulaire, que les camping-caristes autant que les professionnels n’arrivent pas à comprendre. C’est une véritable manne touristique qui s’en ira sous d’autres latitudes.
Pour leurs futurs séjours, les camping-caristes menacent de bifurquer vers le Portugal ou l’Espagne si aucune solution ne se profile. Ces deux pays seront donc les grands gagnants dans cette situation de crise (Ph. FN)

Depuis sept ans, Brigitte et son mari viennent régulièrement passer plusieurs mois par an au Maroc. A bord de leur maison roulante, ces deux retraités français parcourent plus de 3.000 kilomètres depuis l’Europe pour venir dans la région de Souss Massa. Leur objectif, passer un long séjour paisible en profitant de la chaleur du soleil et ce, à partir du mois d’octobre  jusqu’à mars.

Avec en bonus, «l’hospitalité et la gentillesse des marocains», fait observer Brigitte. Autorisé à rester trois mois sur le territoire national, ce couple, à l’instar de milliers d’autres, dépose habituellement une demande de prolongation de séjour au commissariat de police de la ville où il séjourne, pour 3 mois de plus. Ce qui lui fait un total de 6 mois, qui coïncident avec la période de grand froid en Europe, d’où tout l’intérêt.

Cette demande est effectuée de préférence en début de séjour et doit être accompagnée d’un justificatif pour la prolongation…C’est en tout cas ainsi que les choses se passaient avant. «Aujourd’hui, nous avons été très surpris d’apprendre que nous n’avons plus droit à cette rallonge… nous sommes dans le flou le plus total… en même temps, nous ne voulons pas être obligés de repartir après seulement 2 mois et demi, vu qu’il faut compter au moins 15 jours sur les routes», explique Brigitte.

Sachant que ces camping-caristes ont tous une autorisation de six mois pour leurs véhicules, mais en tant qu’individu, ils n’ont droit qu’à trois mois, nous indique-t-on. Toutefois, une source très bien informée, qui a requis l’anonymat, a précisé à L’Economiste qu’il «n’y a pas de décision définitive et claire là-dessus. Tout ce qu’il peut y avoir, c’est des rappels à se conformer à la réglementation». Pour notre source, «il n’y a pas de forcing  ni de circulaire, il s’agit probablement d’une incompréhension». Des années auparavant, il y avait plus de souplesse, aujourd’hui, le laxisme n’est apparemment plus permis.

Néanmoins, c’est un autre son de cloche du côté des professionnels. «Pour le confort de nos clients, nous nous occupons nous-mêmes de déposer pour eux les demandes de prolongation à la gendarmerie qui se charge de les transférer au commissariat. Désormais, on nous dit que ce n’est plus possible, que les retraités doivent quitter le territoire marocain sous trois mois en tout, que ce sont les instructions», explique Jamal Immel, Président de la Fédération marocaine de l’hôtellerie de plein air (FMHPA).

«Même réponse de la part de la part des services de police de l’immigration», a-t-il ajouté. Cet homme est aussi Directeur d’exploitation des campings Atlantica Parc (14 ha) et Atlantica Parc Beach (3,5 ha) à Imi Ouaddar (à une trentaine de kilomètres d’Agadir). Et de celui d’Imourane (6 ha, à 14 km du Chef-lieu du Souss). En tout, ce sont donc quelque 1.200 emplacements loués à 3.000 DH le mois, espaces pour caravanes et mobile home confondus. Sachant que ce chiffre peut varier selon la taille de la superficie en question.

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Les campings Atlantica Parc (14 ha) et Atlantica Parc Beach (3,5 ha) à Imi Ouaddar, à une trentaine de kilomètres d’Agadir et le camping d’Imourane (6 ha, à 14 km du Chef-lieu du Souss) comprennent quelque 1.200 emplacements loués, selon la superficie, à plus ou moins 3000 DH le mois, espaces pour caravanes et mobile home confondus (Ph. FN)

Les demandes de rallonge de séjour touristique sont déposées dans la gendarmerie de Tamri pour les deux campings d’Imi Ouaddar. Et dans celle de Taghazout pour celui d’Imourane. Mis au courant sur les forums par leurs pairs, beaucoup de retraités ont choisi de bifurquer vers l’Espagne ou le Portugal au lieu de venir au Maroc.

A ce jour, les trois campings ont déjà enregistré plus d’une trentaine d’annulations pour la saison 2018/2019. D’autres personnes risquent de suivre l’exemple… «Nous ne comprenons pas cette «décision» qui nous tombe sur la tête sans préavis …avec ma femme, nous avons toujours bien respecté la procédure administrative pour passer six mois paisibles au Maroc!», se plaint Gilles, retraité belge.

Suite à cette situation, le Président de la FMHPA a envoyé au nom de la Fédération des lettres officielles (dont L’Economiste détient copie), à différents responsables. Notamment, au ministre de l’Intérieur, à celui du Tourisme, au Wali de la Région Souss Massa, au Délégué régional du tourisme et au Président du CRT, mettant en avant les conséquences désastreuses qu’aurait sur l’économie régionale «la suppression  immédiate et soudaine des prolongations de séjours touristiques ». A ce jour, il n’a reçu aucune réponse.
Il faut préciser que le Maroc reçoit chaque année des dizaines de milliers de camping-caristes. Parmi eux, des retraités issus de l’Europe du Nord  qui parcourent plus de 5.000 km pour venir chaque hiver profiter de la douceur du climat du pays, notamment dans les régions du sud.

«Selon nos estimations, ils sont entre 50.000 à 60.000 véhicules à arriver chaque année au Maroc sachant que nous n’avons jamais reçu de chiffres officiels de la part du ministère du tourisme. Pourtant, il est facile de les comptabiliser à partir des deux points de passage de Ceuta et Tanger», explique Emile Vérost, journaliste au Guide des Campings du Maroc. «C’est énorme ce que ces retraités peuvent apporter au budget marocain. Ca n’a rien à voir avec les touristes classiques qui viennent pour seulement quelques jours»,  a-t-il ajouté.

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Certains retraités préfèrent investir dans des mobile home, dont les prix démarrent à partir de 300.000 DH. Les frais pour la location de l’espace, le gardiennage... hors factures d’électricité et d’eau, sont de 2000 euros par an. Un vrai business (Ph. F.N.)

A Tiznit par exemple, l’économie locale a carrément explosé grâce aux camping-caristes qui font vivre plus de 50% des commerces durant six mois de l’année. En sillonnant le pays, ces retraités alimentent une économie locale variée. Ils font appel aux services des vendeurs des panneaux solaires, garagistes, artisans, dentistes, opticiens, coiffeurs, épiciers…Un camping-cariste dépense entre 1.000 euros à 3.000 euros par mois en fonction du confort que lui permet sa pension, nous indique-t-on.

«La particularité de cette clientèle tient au fait qu’elle se déplace en masse pour de longs séjours, précisément entre octobre et mai, n’hésitant pas à acquérir des mobile home quand elle ne peut plus conduire», précise Aziz Houays, investisseur et propriétaire de nombreux campings. Pour info, les prix des mobile home démarrent à partir de 300.000 DH. Et les propriétaires sont tenus de payer chaque année 2.000 euros pour la location de l’espace, le gardiennage...  Un vrai business en somme.

Rappelons que la récente information relative à la restriction des séjours s’est propagée comme un feu de paille sur les forums et a déclenché beaucoup d’annulations. Aujourd’hui, et même en cas de redressement, la saison 2019/2020 peut être considérée comme perdue, déplorent les professionnels.

Toutefois, pour les plus coriaces des retraités, une solution est encore possible: faire appel au Roi pour décongestionner cette situation et sortir de la crise. Pour Annie, la perspective est plus radicale: «Si nous partons au bout de trois mois, nous ne reviendrons plus jamais».

Les recettes touristiques plongent

La Fédération de l’hôtellerie de plein air, ses adhérents et les professionnels du secteur ont réagi dès qu’ils ont appris que la mesure de prolongation de séjour n’est plus autorisée. Ils redoutent les graves conséquences économiques qu’une telle décision aura sur le secteur.  «Nos chiffres d’affaires vont chuter et vont induire le licenciement d’une bonne partie du personnel et freiner l’investissement…en fait, aussi bien pour nous que pour les camping-caristes, tout le monde sera perdant dans cette histoire», explique ce professionnel. «Le problème, c’est que nous ne comprenons pas ce qui a motivé cette décision. En tout cas, les grands bénéficiaires dans cette histoire seront nos voisins portugais et espagnols», a-t-il ajouté.

 

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