International

Commerce: Des leçons… aussi pour le Maroc

Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5359 Le 27/09/2018 | Partager
Il demeure dépendant du marché européen pour ses exportations
Les canaux de transmissions pouvant être multiples
Chaque pays doit analyser les accords commerciaux
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Nicolas Maystre*, économiste à la Cnuced: «Ayant exprimé ces réserves, il est toutefois clair que dans la mesure où environ deux tiers des exportations marocaines partent en direction de l’Europe qu’il faudra suivre la situation dans cette région avec attention…» (Ph. Cnuced)

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* Nicolas Maystre est économiste à la Cnuced où il travaille pour la division de la mondialisation et des stratégies de développement. Il fait partie depuis 2011 de l’équipe de rédaction du Rapport sur le commerce et le développement

- L’Economiste: Accords commerciaux, libre-échange, droits de douane… ne faut-il pas revoir les règles actuelles? Comment peut-on traduire cela sur le terrain et notamment sur les pays de la région Mena?

- Nicolas Maystre: Il est important que chaque pays analyse les accords commerciaux qu’il a déjà signés et ceux qui sont actuellement négociés pour voir s’ils sont réellement au service du développement. Si tel n’est pas le cas, ces accords devraient être dénoncés ou réécrits. Néanmoins, il est intéressant de relever que les accords commerciaux Sud-Sud présentent une probabilité plus faible de donner lieu à des abus de pouvoir de la part des entreprises dominantes. Ce constat devrait amener à développer davantage le commerce intrarégional en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, si l’on souhaite favoriser le développement.

 

- La croissance est toujours entravée par la menace permanente de l’instabilité financière. Cela dit, nous n’avons pas retenu les leçons dix ans après la crise financière?
- Nous partageons votre avis. Dix ans après la crise financière de 2008, l’économie mondiale reste chancelante même si cette dernière s’est quelque peu ressaisie depuis le début de 2017. A ce titre, nous pensons que cette reprise n’est que temporaire. Dans une optique de plus long terme, la croissance mondiale reste à notre sens spasmodique. De plus, dans de nombreux pays, la croissance économique est caractérisée par un niveau d’activité qui reste inférieur à son potentiel.
Bien entendu, il y a eu quelques réformes dans le domaine bancaire, notamment en ce qui concerne l’augmentation des fonds propres, censée rendre les banques plus solides. Toutefois, on remarque aussi que la concentration des banques s’est encore accentuée avec ce que cela implique quant aux risques de capture du politique par la sphère financière et d’instabilité si la situation se dégrade.
Globalement, nous sommes d’avis que le ciel économique va s’assombrir car les risques de dégradation s’aggravent et les failles financières se creusent dans plusieurs pays. A titre d’exemple, citons le stock de la dette, qui atteint aujourd’hui 250.000 milliards de dollars, soit 50% de plus que lors de la crise.

L’on voit déjà apparaître de larges économies émergentes en difficulté,

notamment l’Argentine et la Turquie

Cela représente trois fois la taille de l’économie mondiale. A ce titre, la dette privée, en particulier celle des entreprises, est à l’origine de cette explosion de l’emprunt. Malheureusement, cet accroissement de la dette n’a pas réellement stimulé l’investissement des entreprises, créant un hiatus qui est de mauvais augure.

- Quelles seraient les conséquences d’un resserrement de la politique monétaire?
- Alors que les pays avancés n’ont pas suffisamment œuvré au rééquilibrage de l’économie mondiale, il est à craindre que leur politique monétaire «normalisante» envoie de nouvelles ondes de choc sur les marchés de capitaux et de change, les pays les plus vulnérables risquant déjà de tomber dans une spirale économique dangereuse. Cela pourrait avoir des répercussions extrêmement négatives sur le développement et les objectifs de développement durable.

- Quel est le lien entre l’aggravation de l’endettement observé dans le monde et la montée des inégalités? C’est une équation difficile?
- L’aggravation de l’endettement observé dans le monde est intimement liée à la montée des inégalités. En effet, maints économistes ont noté que la montée des inégalités, conjuguée à la propension plus élevée des riches à épargner, crée un penchant à la sous-consommation ou, à l’inverse, a favorisé une consommation par endettement rendue possible par la déréglementation financière. Le lien entre ces deux éléments est le poids croissant et l’influence grandissante des marchés financiers, qui est une caractéristique inhérente à l’hypermondialisation. De plus, l’un et l’autre processus finissent souvent mal.

- Si une crise survenait, quels seraient les régions et les secteurs en ligne de mire?
- Il est très difficile, voire impossible, de prédire avec certitude ce genre de choses et surtout de prévoir quand les crises vont se produire. Il faut donc rester humble quant à nos pouvoirs de prédictions. Toutefois, certains indicateurs peuvent nous donner des pistes. Ceux-ci font notamment référence au niveau d’endettement élevé des entreprises dans certains pays, qui plus est si l’endettement est en devise étrangère et que des risques de dépréciation/dévaluation de la monnaie nationale existent.
Par ailleurs, on remarque aussi qu’en dehors du pétrole, les prix d’un bon nombre de produits de base dans le domaine agricole sont restés relativement bas, laissant ainsi les recettes des exportations à des niveaux faibles. Finalement, l’on voit déjà apparaître de larges économies émergentes en difficulté, notamment l’Argentine et la Turquie. Il est difficile de savoir dans quelle mesure cela affectera d’autres pays émergents et surtout quel sera le prochain sur la liste, car pour reprendre l’expression de Warren Buffett, «c'est seulement quand la mer se retire qu'on aperçoit ceux qui se baignent nus». Toutefois, il y a de forts risques que d’autres pays connaissent des difficultés dans les trimestres à venir.

- Quel impact sur l’économie marocaine?
- N’étant pas un spécialiste de l’économie marocaine, il m’est difficile de répondre à cette question de manière approfondie. Ce que je peux dire est qu’il est toujours délicat de donner une réponse précise à ce genre de questions, car nous ne savons pas exactement quel sera le maillon faible qui cédera en premier et engendrera la prochaine crise. Les canaux de transmissions pouvant être multiples, ils différeront en fonction d’où et comment la prochaine crise éclatera. Ayant exprimé ces réserves, il est toutefois clair que dans la mesure où environ deux tiers des exportations marocaines partent en direction de l’Europe qu’il faudra suivre la situation dans cette région avec attention.
Plus globalement, je dirai qu’il est important de poursuivre la diversification de l’économie car cela va souvent de pair avec une plus grande résilience. Enfin, il est important que l’État soit à même de réagir en cas de crise et cela passe par davantage de ressources, mais aussi de latitudes à mener des politiques économiques. Malheureusement, ces dernières peuvent être fortement contraintes par des accords commerciaux ou d’investissement qui empêchent les Etats d’intervenir de manière efficace.

Propos recueillis par Fatim-Zahra TOHRY

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