Reportage

La révolte tranquille des paysans de Benslimane

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5358 Le 26/09/2018 | Partager
Un projet socio-artistique pour sauver la forêt
Artistes, habitants de la région, acteurs de la société civile mobilisés
L’agriculture agro-écologique comme réponse
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Cette neuvième série de «Familles recomposées» a été réalisée le dimanche 22 avril 2018, dans le contexte d’une marche, artistique et citoyenne et d’une visite des jardins agro-écologiques en cours. Habitants du douar et participants à la journée ont été invités à poser ensemble dans le décor proposé par l’artiste dans 8 villes dans le monde (Ph. Hassan Darsi)

Il était une fois un petit douar adossé à la forêt de Benslimane, le douar Beni Aïssi jouissant d’un cadre environnemental rare et précieux entre petites exploitations agricoles, collines et cours d’eau. La biodiversité de la faune et la flore s’y épanouit dans un équilibre harmonieux, préservé par ses habitants, qui y sont nés, y vivent et y travaillent depuis de nombreuses générations.

Arrivent, il y a quelques années, des exploitations de carrières venues bouleverser la qualité de vie des occupants du douar.  Leurs maisons se sont fissurées sous l’effet des dynamitages constants, adultes et enfants ont commencé à développer des maladies respiratoires chroniques et des allergies. La symbiose entre l’homme et la nature a été considérablement ébranlée.

Aujourd’hui, c’est une colline entière, sa forêt, sa faune, sa flore et les riverains qui y vivent et travaillent qui sont menacés par un nouveau projet de carrière. C’est en substance le message d’alerte lancé par l’artiste contemporain Hassan Darsi par le biais de son projet intitulé: «Kariati, hayati» (Mon village, ma vie). Alarmé par une nouvelle demande d’autorisation pour l’exploitation d’une carrière de sable et de concassage de gravats déposée  le 17 août dernier, l’artiste entouré d’un collectif d’habitants organise la résistance afin de tenter de sauver la forêt et de préserver leurs ressources.

«Avec cette carrière, ce sont les nappes phréatiques, seules ressources en eau des habitants, qui vont s’épuiser», déclare l’artiste Hassan Darsi, lui aussi habitant du douar. Comme à l’accoutumée, l’artiste s’est  embarqué avec passion dans une nouvelle expérience mêlant engagement social et travail artistique.

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Les habitants du douar manifestent pacifiquement contre l’installation de carrières dans la région, afin de tenter de sauver la forêt et de préserver leurs ressources (Ph. Hassan Darsi)

Dans la lignée des recherches sur l’art-manifeste, à l’instar des maquettes réalisées par l’artiste, «Le Projet de la maquette», sur le parc de l’Hermitage à Casablanca, aujourd’hui réhabilité,  et «Le Square d’en bas», sur le bâtiment Legal frères et Cie. Cette fois-ci la maquette est à prendre «au sens figuré», précise Darsi. «Une maquette bien réelle à l’échelle 1/1».

Un projet reflet d’une réalité, celle d’une résistance et d’une farouche volonté de braver la fatalité. Une maquette qui se pose comme les précédentes en vis-à-vis d’une situation, pour la signaler autant que pour la contourner.

En vis-à-vis de cette menace, à l’initiative de Bertrand Houin, architecte-paysagiste, et Hassan Darsi, un autre projet est né, avec la complicité de Rachid Khattari et de M’Barek Taik, deux habitants du douar: la création d’un village agro-écologique qui fédère les riverains autour d’un véritable projet de vie et qui propose des systèmes agricoles écologiquement et économiquement durables.

Véritable alternative sociale et écologique mutualisant les moyens et les compétences, ce projet souhaite servir au mieux le développement d’une économie solidaire de proximité, respectueuse de l’environnement qui favorise la création et la consolidation d’activités agricoles inscrites dans une dynamique de durabilité. 

Plusieurs agriculteurs ont été accompagnés et formés aux méthodes agro-écologiques, qui reprennent en réalité d’anciennes méthodes de cultures de potagers. Des cultures en butte, optimisant l’espace et associant des plantes amies… qui donnent des résultats exceptionnels.

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Plusieurs agriculteurs ont été accompagnés et formés aux méthodes agro-écologiques, qui reprennent en réalité d’anciennes méthodes de cultures de potagers. Des cultures en butte, optimisant l’espace et associant des plantes amies… qui donnent des résultats exceptionnels (Ph. Hassan Darsi)

«Nous avons pu très vite  avoir  les premières récoltes et depuis nous organisons régulièrement des ventes; il y a des paniers qui sont commandés depuis Casablanca, le reste est vendu dans les souks avoisinants, de quoi améliorer la qualité de vie des agriculteurs associés au projet, pour qui c’est devenu un véritable projet de vie»,  assure Florence Renault Darsi, membre du collectif.

Pour sensibiliser le plus grand nombre possible, l’artiste expose son projet, depuis le 12 septembre, à l’Institut français de Casablanca. Pour l’occasion, l’artiste a ressorti son  kitchissime décor des «portraits de familles recomposées» (un studio de photographe mobile fait de décors de drapés de rideaux comme on en voyait dans les souks). Y posent des habitants du douar en compagnie d’artistes, de personnalités de la société civile ou des sympathisants du projet.

Un work in progress initié il y a presque un an et dont l’exposition propose un moment arrêté. Installation vidéo, interventions in situ, performances culinaires…  accompagnent l’exposition qui pose les fondations d’un projet collectif où l’art et la vie s’entremêlent.

Après avoir obtenu une bourse de l’Open society des Etats-Unis, Hassan Darsi a décidé de réaliser un long-métrage pour raconter cette lutte acharnée contre la menace que l’exploitation de ces carrières fait peser sur les habitants de la région.

                                                                          

La mobilisation se poursuit

Les habitants du douar Beni Aïssi et de ses environs ont déjà gagné une première bataille. Celle du démantèlement d’une unité d’enrobage de bitume qui s’était installée illégalement à la lisière du douar. Après plusieurs semaines de mobilisation, les riverains ont réussi à déloger l’activité polluante. Les manifestations pacifiques ont fait l’objet d’un film et d’une installation de l’artiste Hassan Darsi et ont réussi à forger une conscience écologique auprès de la population.

Avec cette nouvelle menace, la mobilisation ne fléchit pas. En plus de manifestations pacifiques, une pétition ayant récolté 300 signatures a été déposée non seulement au siège de la commune rurale, mais aussi à la préfecture, à la présidence de région et, à Rabat, au sein des ministères concernés.

Résultat: une promesse de Mustapha Bakkoury, président de la Région du Grand Casablanca, qui a demandé au Collectif de la préservation de la forêt de Benslimane de l’informer sitôt qu’ils constateraient une quelconque activité de démarrage d’exploitation de ces carrières.

Celles déjà existantes causent beaucoup de dégâts, selon Florence Renault Darsi: «nous pouvons facilement voir aux abords des carrières que la forêt se meure. La poussière est tellement dense qu’elle recouvre les arbres qui étouffent et qui développent plus de photosynthèse, c’est la même chose pour les plantations des habitants», précise-t-elle.

Par ailleurs, une centaine de personnes se sont déjà déplacées au siège de la commune pour signer une opposition à l’installation de cette carrière conformément à la loi.

 

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