Dossier Spécial

Le grand raté de la formation professionnelle

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5350 Le 14/09/2018 | Partager
628.000 stagiaires dans le réseau de l’Ofppt
Cuisiniers, pâtissiers, infirmiers, bouchers, introuvables sur le marché
Pendant ce temps, le chômage des jeunes bat des records
cuisine-gastronomie-050.jpg

Les opérateurs du tourisme se sont alliés à l’OFPPT. Les professionnels s’engagent aussi à s’impliquer davantage dans le montage des cursus, la cogestion des établissements de formation et l’accueil et l’encadrement des stagiaires (Ph. L’Economiste)

La nouvelle directrice de l’Office de la formation professionnelle et de promotion du travail (l’Ofppt), Loubna Tricha va devoir recentrer cet Office à l’approche client après des années où son management a surtout privilégié une course à l’extension des capacités d’accueil quitte à reléguer au second plan les besoins du marché.

Le paradoxe de la situation actuelle est qu’il est quasiment impossible de trouver des profils pour des métiers sur lesquels des milliers d’offres d’emploi restent vacants face à une montée inquiétante du chômage des jeunes. Bouchers, infirmiers, électriciens, plombiers, pâtissiers,...les besoins pour ces métiers sont immenses sur le marché mais l’offre de formation est inexistante. Et lorsqu’elle existe (cas des infirmiers, hôtellerie), la qualité est plus que médiocre.

Ce n’est pas un hasard si le Roi Mohammed VI, dans son discours du 20 août dernier, a insisté sur une refonte «en profondeur des spécialités (…) pour qu’elles répondent aux besoins des entreprises. Force est de reconnaître que l’Ofppt a accumulé une expérience, et sa vitrine de filières est plutôt bien garnie: agroalimentaire, arts graphiques, cuir et modélisme, textile et habillement, audiovisuel et cinéma, construction métallique, fabrication mécanique, transport et logistique, paramédical, plasturgie, aéronautique…, Reste que le marché du travail reste frustré, les opérateurs ont le plus grand mal à trouver des jeunes bien formés et opérationnels.

La formation professionnelle dont la locomotive reste l’ OFPPT, a-t-elle raté le coche? Sans aucun doute, parce que les pouvoirs l’ont poussé à une course au volume (mal maîtrisée) pour «accompagner» les grands chantiers du Royaume: tourisme, agroalimentaire, autoroutes, infrastructures portuaires, plan Emergence, plan Maroc-vert…Quelques chiffres: pour le seul exercice 2016-2017,  pas moins de 501.510 stagiaires suivaient une formation dans  356 instituts. Le nombre des inscrits dans ces établissements a atteint 628.000 une année plus tard.

Si des critiques du système actuel de formation professionnelle sont  fondées, il faut quand même relever des réussites de l’Ofppt dans le soutien aux «métiers mondiaux du Maroc», tempère Ali Serhani, directeur délégué du cabinet Gesper Services.

Gros déficit des compétences

Pour lui, le problème n’est pas celui de la formation professionnelle, mais c’est un problème humain, lié à la formation personnelle de l’individu. «On pourrait trouver des électriciens ou des plombiers très bien formés, mais ils ont un complexe d’ego. Pour certains, quand bien même ayant reçu une formation solide, ils restent faibles au niveau de la pratique.

«Des cuisiniers, des plombiers ou des pâtissiers…, formés sur le tas, ayant exercé le métier pendant un ou deux ans sont beaucoup plus efficaces et performants que ceux qui ont suivi une formation dans des établissements. En tout cas, assure Serhani, les lauréats de l’Office, avec un bac+2, sont nettement meilleurs, au plan de la qualité, que des licenciés en sciences économiques issus de l’enseignement public général. Mais la formation professionnelle, selon notre interlocuteur, n’a résolu le problème de l’emploi qu’en partie. L’emploi passe d’abord par une accélération de la croissance.

Selon la dernière étude du HCP sur la formation et l’emploi, «passant en moyenne annuelle de 5% entre 2000 et 2008 à 3,7% en 2009-2017, et une baisse de son contenu en emplois de 30.000 postes en moyenne par unité de croissance à 10.500 entre les deux périodes, portant les taux de chômage et de sous-emploi à des niveaux chroniquement élevés.»

Une chose est sûre: nombre de secteurs peinent à trouver des ressources humaines adéquates, dont celui du tourisme. Pour ce dernier, se plaint Abdelhak Sadouk, un guide touristique fort d’une expérience d’une quarantaine d’années et membre de l’association régionale des guides de Marrakech-Safi-Essaouira, il y a bien des écoles de formation de qualité dans ce secteur, et il cite l’Institut Supérieur International de Tourisme de Tanger- ISIT.

Seul hic, nuance-t-il, ces managers en hôtellerie et en restauration formés dans cette dernière école, «fuient le Maroc après une première expérience décevante sur le terrain. Ces cadres vont ailleurs pour exercer leur métier, là où l’on reconnaît leur compétence et leur mérite, et où ils sont reconnus.»

Le cas des guides touristiques est tout aussi symptomatique. Ce n’est pas qu’il y a un manque d’effectifs dans cette profession «sauf que n’importe qui, sans culture ni expérience dans le domaine, s’autoproclame guide. Un gérant d’une maison d’hôte en mauvaise posture, ferme sa boutique et s’autoproclame guide touristique. Ce n’est qu’un exemple.

Pour clarifier et régulariser leur situation, le ministère de tutelle a lancé un concours en février dernier «pour les personnes qui ont de l’expérience sur le terrain» en application de la loi régissant le secteur. Sauf que les «vrais» guides touristiques ne l’entendent pas de cette oreille, et leur crainte de voir baisser la qualité de la profession et la hausse de la concurrence les a poussés à manifester leur colère pour faire entendre leur voix.

Pour eux, la formation, comme le stipule la même loi 05-12 réglementant le métier du guide touristique, est indispensable pour pouvoir exercer avec une meilleure qualité. Ce qui est valable pour les guides du tourisme, l’est pour les agents de réception dans les hôtels, ou pour les serveurs dans un restaurant, «on ne trouve pas des personnes bien formées à ce métier, capables, avec un simple sourire, une information concise et juste, un service de qualité, conquérir le touriste, ça va de l’image du pays.» La demande touristique représente environ 11% du PIB. Important pourvoyeur d’emplois, le secteur compte 532.000 emplois directs en 2017, soit près de 5% du volume d’emploi de l’économie nationale.

Un déficit de 9.000 infirmiers

Le Maroc fait partie des 57 pays dans le monde en situation de déficit en personnel de santé. Pour les infirmiers, le déficit est estimé à 9.000. Un déficit, qui correspond, selon l’Association marocaine des sciences infirmières et techniques sanitaires, à une offre comprise entre 0,89 et 0,97 pour 1.000 personnes. La formation des infirmiers dure entre 2 et 3 ans, et se fait dans des écoles et instituts privés et publics. Changement de taille: les infirmiers diplômés de ces établissements ont la possibilité de suivre un cursus LMD, à l’instar de tous les autres étudiants dans les autres disciplines. Décidée à partir de 2016, cette ouverture du système LMD aux professions paramédicales (infirmiers, kinés, sages-femmes…), -qui a concerné 28.000 personnes- permet une équivalence académique des diplômes délivrés et instaure des passerelles avec l’université. Cette ouverture aura donc un impact direct, jugent les professionnels, sur la qualité de formation de ces métiers paramédicaux, et permettra de mettre sur le marché du travail des professionnels de santé qualifiés, assurant une prise en charge globale des patients et un meilleur état de santé de la population.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc