Economie

Délais de paiement: Coût, complexité des procédures juridiques…

Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5266 Le 07/05/2018 | Partager
Les entreprises accordent des conditions de paiement hors de portée
Tous les secteurs ne sont pas égaux
Les dispositions législatives nécessitent du temps pour entrer en application
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- L’Economiste: Le Maroc continue à enregistrer une dégradation importante des délais de paiement. Où réside le problème?
- Stéphane Colliac:
Tout d’abord, le contexte mondial est à un allongement des délais de paiement clients. Ils sont passés de 64 jours en 2016 à 66 jours en 2017. Au Maroc, ils sont restés stables entre 2016 et 2017, certes plus haut (83 jours). Ils étaient de 90 jours en 2011, ont rapidement baissé à 84 jours en 2014 et se sont stabilisés depuis. Cette stabilité à un haut niveau peut signifier deux choses. Soit les entreprises accordent des délais de paiement plus conséquents, parce qu’elles veulent profiter des opportunités nouvelles associées à la croissance de l’économie. Soit les entreprises subissent ces délais de paiement. Les deux sont probablement vrais, puisque dans le même temps le pays a enregistré une croissance plutôt forte (+4% en 2017) et que les défaillances d’entreprises ne cessent d’augmenter (doublement entre 2012 et 2017, dont +12% l’année dernière). Toujours est-il que l’envolée des défaillances signifie que les entreprises accordent des conditions de paiement qu’elles ne peuvent peut-être pas se permettre.

- Quelles sont les conséquences de ces retards de paiement notamment sur la trésorerie?
- Un délai de paiement client plus long ne signifie pas nécessairement une pression sur la trésorerie. C’est l’évolution du besoin en fonds de roulement (BFR) qui compte pour déterminer si les entreprises subiront des pressions sur leur trésorerie, ou pour le moins auront besoin d’en générer davantage. Ce BFR dépend certes des délais de paiement clients, mais aussi des délais de paiement fournisseurs et des stocks de l’entreprise. Ainsi, moins les fournisseurs accordent de jours à l’entreprise pour payer et plus l’entreprise conserve longtemps ses stocks, plus le BFR sera élevé (mettant donc la trésorerie sous pression). Et force est de constater que les entreprises marocaines ont connu une évolution plutôt favorable de ce BFR en 2017, puisque ce dernier a diminué, ne représentant plus que 57 jours de chiffre d’affaires, contre 68 jours en 2016. Notons toutefois que ce résultat provient de niveaux de stocks très bas, simplement 41 jours. Une performance qui sera difficile à reproduire à l’avenir. Dès que les stocks ré-augmenteront, le BFR fera de même.

- Quels sont les secteurs les plus touchés?
- Le moins que l’on puisse dire c’est que tous les secteurs ne sont pas égaux devant les délais de paiement. Les secteurs très capitalistiques connaissent en règle générale des délais de paiement clients plus conséquents, de par la nature même de leur cycle d’activité, 230 jours par exemple pour le secteur des machines et équipements au Maroc. La technologie ou l’électronique sont également des secteurs dont les délais de paiement sont élevés, 140 jours et 131 jours respectivement. Ce qui importe aussi, c’est de voir comment le Maroc se positionne sur les secteurs dépendants du consommateur. Force est de constater, là encore, que les délais de paiement sont plus longs au Maroc, 43 jours dans le commerce de détail (28 jours en moyenne dans le monde) et 62 jours dans l’alimentation (46 jours dans le monde). On voit bien que conditions de paiement favorables (longues) et affaires vont de pair. Cela comporte des risques bien évidemment, celui de manquer de liquidités et de faire défaillance.

- Faut-il en conclure que la loi sur les délais de paiement n’a pas eu d’effet sur le comportement de paiement?
- Si le texte a été présenté en 2016 et sa mise en application était prévue pour octobre 2017, le dispositif n’est pas véritablement entré en application. Normal donc de ne pas en percevoir les effets. Cela montre ce qui pèche souvent dans l’économie politique de la réforme au Maroc. Les dispositions législatives nécessitent du temps pour entrer en application. Sans lien avec cela, la réforme du régime de change a été maintes fois reportée, avant d’entrer en vigueur en ce début d’année. Et elle était nettement plus simple que la loi sur la réduction des délais de paiement. A ce stade, on peut considérer que le Maroc ne dispose pas encore des institutions nécessaires pour mettre en œuvre ce type de réformes, par nature très complexes.

- Que faut-il améliorer au niveau juridique et réglementaire?
- Le coût et la complexité des procédures juridiques est un problème fondamental au Maroc. Par exemple, le traitement d’une insolvabilité nécessite 3 ans et demi. Le Maroc aura donc certainement besoin de beaucoup de temps pour mettre en œuvre une régulation efficace en matière de délais de paiement. Il faut donc renverser le problème et accorder la priorité à une gestion plus efficiente du poste client. C’est un axe d’amélioration plus prometteur à mon sens: que les directions financières des entreprises continuent de progresser dans une gestion des risques plus efficace, ce à quoi un assureur crédit tel qu’Euler Hermes peut bien entendu les aider.

Propos recueillis par Fatim-Zahra TOHRY

Bio

Stéphane Colliac est actuellement économiste senior en charge de la France et de l'Afrique chez Euler Hermes, spécialiste de l’assurance-crédit. Titulaire d’un doctorat en économie internationale de l’Université de Bordeaux, il entame sa carrière en 2007 chez TAC Economics, en tant qu’économiste en charge des pays émergents, des risques pays et des scénarios de long-terme. Il intègre en 2009 la Direction du Trésor du Ministère des Finances, en qualité d’adjoint au chef du bureau de macroéconomie internationale. Enfin, de 2012 à 2016, Stéphane Colliac occupe le poste d’économiste senior chez Groupama Assets Management, en charge des marchés émergents, de la macroéconomie internationale et des risques pays.

 

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