Société

Patrimoine architectural de Casablanca: Cherchez un peu, vous trouverez des merveilles

Par Omar KETTANI | Edition N°:5263 Le 02/05/2018 | Partager
Laboratoire d’architecture exceptionnel reconnu dans le monde
Préservation, sauvegarde, sensibilisation... pour réconcilier les casablancais avec leur ville
Casamémoire était l’invitée de l’UPF Maroc
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Comment protéger le patrimoine architectural de Casablanca? Comment se l’approprier? Comment le vivre au quotidien? Toutes ces questions ont rythmé la rencontre de l’UPF Maroc au Four Seasons Hotel de Casablanca avec ses invités de Casamémoire (Ph. Fadwa Al Nasser)

«Casablanca est née d’une énergie incroyable, qu’elle possède encore et possèdera toujours, nous ne sommes pas du tout dans une approche muséale du patrimoine, nous défendons une ville en paix avec son histoire», expliquent les membres de Casamémoire, invités par l’Union de la Presse Francophone, Section Maroc, pour son 5e «Tea time» de la saison.

L’évènement qui s’est tenu au Four Seasons Hotel Casablanca, avait pour thème: Aujourd’hui, comment vit-on ce patrimoine au quotidien? Comment se l’approprier? Comment le protéger? Pourquoi autant de bruit autour de Casablanca?

Ce sont toutes ces questions qui ont rythmé la rencontre animée par la présidente de l’UPF Maroc, Meriem Oudghiri, en présence de Amine Boushaba, vice-président de l’association et commissaire des Journées du Patrimoine,  Fatna El Bouih, Présidente du Comité de vigilance et Youssef Nejmi, membre du bureau de l’association.

Qu’il soit considéré comme un héritage ou une ressource économique, le patrimoine urbain est en perpétuelle évolution. Trait d’union entre le passé et le  futur, il constitue un enjeu important pour la politique de développement d’une ville. Il est plus que jamais la continuité physique entre les bâtiments et ses habitants.

«Casablanca possède un patrimoine unique qui concentre toute une  partie de l’histoire récente du pays. Il suffit d’aller par exemple au centre-ville et de lever la tête pour découvrir toutes les merveilles qu’il recèle», souligne Youssef Nejmi.

Durant la première partie du XXe siècle, Casablanca  a été «un laboratoire d’architecture exceptionnel qui fait encore école aujourd’hui dans le monde entier. Mais les casablancais n’arrivent pas encore à mesurer son importance car beaucoup ne retiennent que les effets du bruit, de la pollution, de la saleté ou encore de l’anarchie qui y règnent», renchérit Amine Boushaba.

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Ce patrimoine, mal connu et mal entretenu, reste sous la menace d’une réelle déperdition, des risques de démolitions ou d’effondrement. La ville qui a fait rêver par sa dimension urbanistique des générations entières s’est d’année en année transformée en cauchemar pour beaucoup de ses habitants. «Les bâtiments sont là pour donner du sens. Ils ont une âme et il faut les préserver», insiste Youssef Nejmi.

Pour les membres de Casamémoire, il faut valoriser ce patrimoine, le rentabiliser et le rendre économiquement viable. «Il faut absolument préserver les paramètres qui font l’identité de la ville, particulièrement les façades, et en faire des éléments au service du développement au lieu de détruire notre propre histoire».

C’est tout ce travail de préservation, de sauvegarde et de sensibilisation que mène l’association depuis 25 ans. Une association, «née dans la colère et la passion», suite à la démolition de l’un des joyaux architecturaux de la ville: la villa Mokri, signée par l’architecte Marius Boyer. «Au début, on nous prenait pour des marginaux et des agitateurs défendant un patrimoine colonial.  Au bout de 25 ans, le militantisme a fini par porter ses fruits», raconte Amine Boushaba.
De multiples bâtiments publics ont pu ainsi être sauvés, d’autres ont fait l’objet de rénovations. Mais il reste beaucoup à faire.

«On aimerait par exemple un regain d’intérêt pour certains bâtiments privés», explique de son côté Youssef Nejmi, qui déplore le quasi abandon de nombreux immeubles et maisons du centre-ville de Casablanca, dont les façades comme l’intérieur se détériorent inéluctablement.

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Après avoir échappé à la pression immobilière, les anciens abattoirs sont aujourd’hui un bâtiment classé et qui accueille un grand nombre d’événements culturels (Ph. Casamémoire)

Casamémoire continue aussi à lutter contre la fièvre destructrice qui s’abat sur la ville. Une hémorragie qui intervient régulièrement à des moments très précis qui coïncident le plus souvent avec des week-ends prolongés et des jours fériés, afin d’éviter toute réaction de l’opinion publique et des autorités.

La création de Casa-Patrimoine, en 2015 (SDL ayant pour mission d’accompagner la ville et la région dans la mise en œuvre du volet patrimoine du Plan de développement 2015-2020 du Grand Casablanca), ne semble pas non plus décourager l’appétit de certains promoteurs. «Cela ne nous décourage pas non plus et nous continuerons à nous battre contre ces fléaux», insistent les membres de Casamémoire. «Nous avons à notre actif des victoires et nous les revendiquons».

L’association, qui a toujours plaidé pour l’inscription de la ville dans la liste du patrimoine mondial de l’Unesco a consacré une grande partie de ses ressources humaines et financières à la constitution du dossier d’inscription.  Le processus est- désormais enclenché: «une démarche qui constitue une étape clé dans la protection des richesses de la ville», rappelle Fatna El Bouih.

«Notre rôle est basé essentiellement sur la sensibilisation et la veille. Nous voulons faire prendre conscience aux Casablancais de la valeur du patrimoine architectural et historique de leur ville», souligne-t-elle.

Cela passe par l’organisation de visites guidées architecturales, l’intervention dans des établissements scolaires ou encore l’organisation d’expositions et de conférences», ajoute-t-elle. Casser par exemple l’image du tribunal, synonyme de peur, de plainte et de dépôts de dossiers, fait aussi partie de tout ce travail de sensibilisation et de réconciliation.

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Casablanca est un laboratoire d’architecture exceptionnel qui fait encore école dans le monde entier (Ph. L’Economiste)

Ainsi, le patrimoine ce n’est pas seulement des bâtiments mais il est aussi immatériel et regroupe toute cette mémoire collective sur laquelle travaille l’association. Les anciens abattoirs reconvertis en lieu culturel en sont un exemple. Au début du siècle dernier, 5 hectares ont été voués à l’abattage des animaux.

Les architectes Georges-Ernest Desmaret et Albert Greslin ont été mandatés pour un projet d’ampleur, qui visait à alimenter la population grandissante en viande fraîche. L’activité va durer jusqu’en 2002. Après avoir échappé à la pression immobilière, ce bâtiment, où se mêlent architecture art-déco et influences mauresques, est aujourd’hui classé, et accueille un grand nombre de programmes culturels. C’est une véritable révolution culturelle qui s’y est produite, se réjouit Fatna El Bouih.

Aujourd’hui, les autorités locales doivent plus que jamais, réfléchir à une gestion rationnelle du patrimoine bâti. Un patrimoine qu’il est plus qu’urgent de préserver tout en l’intégrant dans cette dynamique de restructuration et de développement de la métropole dans l’objectif d’une ville vivante tournée vers l’avenir, mais respectueuse de son histoire et de son patrimoine.

Regarder sa ville autrement

Levez la tête et vous découvrirez les trésors de Casablanca. C’est l’objectif des Journées du Patrimoine organisées par Casamémoire qui se tiendront du 9 au 13 mai prochain sous le thème «ma ville, mon patrimoine». L’occasion encore une fois de découvrir ou redécouvrir la richesse architecturale exceptionnelle de Casablanca. Comme chaque année, des visites guidées gratuites, encadrées par quelque 300 guides bénévoles formés par l’association, sont proposées autour de circuits préétablis.  Un programme culturel très riche est également proposé, alliant concerts, conférences, ateliers pour enfants, spectacles de rue, faisant de ces journées un véritable festival où les casablancais se réconcilient avec leur ville. «La culture et les arts sont pour nous le meilleur moyen d’investir les espaces patrimoniaux et les places publiques en sublimant ces lieux souvent désertés par une grande partie des casablancais» précise le commissaire des journées du patrimoine.

                                                                            

Hay Mohammadi et la mémoire collective

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Réhabiliter a mémoire du quartier Hay Mohammadi, à Casablanca a été l’ambition du projet des «Chemins de la mémoire», inauguré en décembre 2015 dans les anciens abattoirs. Une initiative qui a permis, selon Casamémoire à l’origine de l’initiative, «de sensibiliser les habitants du quartier au programme de réparation communautaire, à la question des droits de l’homme et à la valeur patrimoniale et architecturale».

Du démarrage de la résistance en passant par le tristement célèbre commissariat de Derb Moulay Chérif, l’histoire de Hay Mohammadi est riche en événements historiques. Né dans les années 20, avec la construction des premières usines de la ville (Cosumar, Lafarge, les ateliers des chemins de fer…), ce quartier a accueilli de nombreux ruraux, fuyant la sécheresse, qui y formèrent le premier berceau de la classe ouvrière marocaine.

Dans les années 70, il donnera naissance au mouvement de résistance culturelle incarné par Nass El Ghiwane. Au début de la décennie 80, la classe ouvrière reprend sa place historique avec les soulèvements de juin 1981. Il connaîtra ainsi «la malédiction» des années de plomb et abritera l’un des principaux centres de détention arbitraire et de torture au Maroc, le commissariat de Derb Moulay Chrif. A partir de là, le quartier est noyé dans la misère, la répression et l’oubli.

Et c’est justement pour le sortir de ces ténèbres que tout ce mouvement de réhabilitation est né. Toujours dans cette lancée, Casamémoire a présenté un projet «Traces d’espaces» qui a fait de l’immatériel l’histoire de Hay Mohammadi à travers le livre de l’historien NajibTaki.

Ce projet s’est inscrit dans le cadre de la mise en œuvre des recommandations de l’Instance équité et réconciliation (IER) sur le plan de la réparation communautaire. L’ouvrage est un colossal travail de rassemblement de documents d’archives qui a été mené depuis la période du protectorat jusqu’aux années de plomb.

 

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