Tribune

Saïdia-Al Hoceïma-Tanger: Le pari de l’économie bleue

Par Mohammed BENAHMED | Edition N°:5259 Le 25/04/2018 | Partager

Ingénieur de l’EMI en 1990, diplômé du Cycle supérieur de gestion de l’Iscae en 2004, lauréat du Prix de L’Economiste pour la Recherche en Economie et Gestion lors de sa 1re édition en 2005, Benahmed Mohammed est directeur des grands projets au Fonds d’équipement communal, auteur de plusieurs ouvrages et publications dans les domaines du développement territorial durable, la gouvernance et le financement des services publics, les PPP... (Ph. MBe)  

Criantes disparités territoriales, persistance du chômage des jeunes, sentiment d’abandon par une classe politique décrédibilisée, sont autant d’ingrédients qui nourrissent le mécontentement collectif et la multiplication de nouveaux mouvements sociaux d’ampleur, avec l’émergence de revendications économiques et sociales en matière de fourniture de services publics de base et d’accès au marché de l’emploi.

Le dénominateur commun de ces protestations est qu’elles émanent de citoyens des petites et moyennes villes, touchés par la précarité sur fond de chômage élevé, surtout parmi les jeunes s’estimant victimes du sous-développement et de la marginalisation économique.

Cela est particulièrement vrai dans les régions historiquement «déshéritées» du Rif et de l’Oriental, d’un Maroc qualifié «d’inutile» lors du Protectorat, loin du dynamisme économique de l’axe Atlantique Casablanca-Rabat-Tanger.

En particulier, la province d’Al Hoceïma demeure soumise à des difficultés structurelles d’intégration économique et sociale à cause du sous-investissement, notamment dans des secteurs productifs comme la pêche industrielle et artisanale et la production agricole.

En dépit des investissements consentis par l’Etat, la fronde des citoyens y était d’autant plus vive que Tanger a bénéficié d’importantes infrastructures renforçant leur sentiment d’être privés du même niveau des services publics que leurs concitoyens de la ville voisine, et mis à l’écart des dividendes socioéconomiques générés par l’effort de développement du pays.

Le raccordement de la région de l’Oriental au réseau national autoroutier, l’extension de l’aéroport Oujda-Angad, l’agropole de Berkane, la technopole et les parcs industriels et logistiques d’Oujda, la station balnéaire nouvelle génération de Saïdia, la lagune de Marchika, le futur port de Nador West Med, ou encore les équipements universitaires et hospitaliers ainsi que le nouveau pôle urbain d’Oujda, sont autant de grands projets structurants ayant nécessité l’injection d’importants capitaux publics durant les deux dernières décennies. 

Cependant, il faut reconnaître que cet effort ne s’est pas traduit par l’amélioration du bien-être des citoyens en termes d’activités créatrices de croissance et d’emplois durables dans cette région à forte sensibilité frontalière, où des milliers de familles et de jeunes vivent dans une situation de détresse économique et sociale, sous la menace de la pauvreté.

En témoigne le taux de chômage record qui y a atteint 15,7%, bien supérieur à celui enregistré au niveau national qui se situe autour de 9,4%, selon l’enquête nationale sur l’emploi 2016 réalisée par le HCP. Ce taux est d’autant plus alarmant que l’éradication quasi totale du fléau de la contrebande et la fermeture des mines de charbon de Jerada à la fin des années 1990 n’ont pas été accompagnées par des alternatives économiques crédibles, afin d’ouvrir la voie aux milliers de ménages qui vivaient de ces secteurs vers des sources de revenus de substitution.

Généralisation de l’accès du monde rural à l’eau potable et l’électricité, manque d’écoles et de dispensaires, colères sociales à Jerada, niveaux inquiétants d’insécurité et de criminalité, autant d’ingrédients d’une bombe à retardement sociale qui placent les acteurs de l’Oriental devant des défis gigantesques, qu’ils soient élus régionaux, provinciaux, communaux, responsables des autorités locales, ou des services déconcentrés de l’Etat et de la société civile.

Le Corridor bleu Saïdia-Al Hoceïma-Tanger:
un projet à portée stratégique

Dans ce contexte, l’axe méditerranéen Saïdia-Al Hoceïma-Tanger est le lieu d’opportunités de croissance générée par l’économie bleue qui offre un énorme potentiel en termes de création d’emploi, d’investissement et de développement durable et inclusif.

Tirer avantage de ces innombrables opportunités passe par l’établissement de partenariats stratégiques industriels et d’innovation mettant en réseau tous les acteurs de l’économie bleue de la façade méditerranéenne du Maroc autour d’un cluster fort, innovant et diversifié, capable de jouer le rôle d’agrégateur et de catalyseur et de relever le défi de la croissance bleue, à l’image des clusters performants des autres bassins maritimes.

Valorisant l’économie marine et maritime selon une vision durable et inclusive, ce cluster aura une portée stratégique pour les régions de l’Oriental et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, en tant que moteur de développement territorial et locomotive de croissance, formant le «Corridor bleu Saïdia-Al Hoceïma-Tanger» et façonnant une «marque territoriale» des zones côtières tristement marginalisées.

Sous réserve d’être pilotée dans un cadre de gouvernance adéquat, l’initiative du Corridor bleu permet de promouvoir l’attraction d’investissements stratégiques en prenant levier sur les potentialités régionales et le développement d’entreprises innovantes orientées vers des activités d’export à forte valeur ajoutée.

En effet, ce cluster est de nature à favoriser le rayonnement des deux régions à l’échelle euro-méditerranéenne, notamment à travers l’organisation d’événements de grande envergure (forums, salons internationaux, villages de coopération...), ayant vocation à devenir des rendez-vous annuels des acteurs institutionnels et professionnels de l’économie bleue euro-méditerranéenne (autorités nationales et territoriales, secteur privé, universités, laboratoires de recherche, institutions financières, diaspora marocaine, ONG, etc.).

Outre la dynamisation des infrastructures d’accueil existantes (touristiques, logistiques…), désespérément sous-valorisées, il aura la charge du portage d’un portfolio de projets cohérents qui convergent vers la stimulation de l’entrepreneuriat, le développement des compétences, le transfert de technologie, l’encouragement de la coopération régionale, transfrontalière et internationale.

Les business plans de ces projets pourront s’appuyer sur des montages financiers intelligents dont l’essentiel des financements proviendrait des instruments de voisinage dédiés à l’économie bleue, de ressources concessionnelles des bailleurs de fonds, de sponsoring, etc.

Encore faudrait-il que cette initiative trouve des acteurs publics capables d’assurer son portage politique et institutionnel et s’approprier sa mise en œuvre, notamment dans le cadre de PPP, en vue de débrider le moteur de la croissance et d’infléchir l’état actuel des indicateurs socioéconomiques pour le plus grand bien des populations de ces régions.

Tirer avantage de la filière

Les études menées en 2016 dans le cadre de «l’initiative pour le développement durable de l’économie bleue en Méditerranée occidentale» visant à soutenir la compétitivité par l’innovation dans les secteurs marin et maritime ont identifié, parmi 117 clusters étudiés, le littoral méditerranéen du Maroc comme l’un des clusters les plus actifs et les plus prometteurs en termes de croissance bleue, tout en relevant l’absence de structures de soutien et de projets de coopération locaux, régionaux et internationaux.
Cette croissance sera plus forte dans des secteurs comme l’énergie offshore (gaz, pétrole, éolien), le transport maritime, tourisme côtier et de croisière, la navigation et les ports de plaisance, les sports nautiques, la construction/réparation navale, la pêche industrielle et artisanale, l’aquaculture durable, la surveillance marine, la biotechnologie bleue, etc.

 

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