Tribune

On achève bien les cabots!

Par Yassine JAMALI | Edition N°:5254 Le 18/04/2018 | Partager

Yassine Jamali est agriculteur et docteur vétérinaire (Ph. YJ)

«Il existe pour chaque problème complexe une solution simple, directe et fausse» (H. L. Mencken). Exemple de problème complexe: Les chiens errants et les zoonoses ou maladies qu’ils peuvent transmettre à l’homme. Exemple de solution simple, directe et fausse: l’abattage des chiens errants.

Depuis plusieurs années, des associations marocaines de Protection animale œuvrent laborieusement pour promouvoir d’autres solutions que l’abattage par la strychnine et le fusil, qui a prouvé son inefficacité comme en témoignent les statistiques: le nombre de décès par rage reste stable et dépasse vingt morts par an, le nombre de cas d’échinococcose (maladie parasitaire transmise par le chien) augmente. L’abattage a été pratiqué partout, a échoué partout, a été abandonné partout au profit de méthodes plus scientifiques. Presque partout...

«Un savoir-faire limité et expéditif»

Des projets pilotes  dits TNR (Trap Neuter Release) menés à la force du poignet à Agadir et Tanger ont commencé à porter leurs fruits: 1.000 chiens traités à Agadir, 500 à Tanger, dans le cadre de conventions signées entre les autorités  et les associations de Protection animale.

Le TNR consiste à capturer les chiens, les vacciner, stériliser, déparasiter puis relâcher dans l’endroit de leur capture. Des conventions similaires sont à l’étude à Rabat et Marrakech.

Bien accueillie par les responsables des Bureaux municipaux d’hygiène, tout à fait conscients de l’inutilité du massacre permanent de chiens errants chaque année plus nombreux, la méthode TNR reste relativement incomprise du grand public et d’un certain nombre de responsables qui préfèrent faire appel à «un savoir-faire limité et expéditif» pour régler le problème et réagir aux attentes des citoyens qui se plaignent de la présence des chiens en ville.

D’autres au contraire prennent leur défense lors des campagnes d’abattage. Aujourd’hui, de nombreux malentendus parasitent la compréhension du TNR.

- Premier malentendu: Le TNR est une méthode destinée avant tout à améliorer la condition animale. Faux. Le TNR est la seule stratégie de gestion de la population canine qui ait permis de faire reculer le nombre de cas de rage, le nombre de morsures et les zoonoses en général.

- Deuxième malentendu: Le TNR est trop cher. Faux. Le TNR  a un coût, celui de la capture, de la chirurgie, du vaccin, de l’antiparasitaire. Ce coût est élevé certes, mais il doit être comparé au prix des 20.000 traitements antirabiques pratiqués chaque année sur des personnes mordues par des chiens potentiellement contagieux, soit 20 millions de DH. Ajoutons 25 millions de DH d’opérations chirurgicales destinées à traiter des personnes atteintes du kyste hydatique.

10 millions de DH d’organes saisis aux abattoirs et détruits. Enfin, il ne faut pas oublier les «pertes occultes» représentées par les dizaines de milliers de vaches, chèvres, moutons légèrement atteints par le kyste hydatique, qui ne développent pas de maladie apparente mais ont une production de lait, viande, laine réduite car ils sont affaiblis.

Enfin et surtout il y a les vies humaines que l’on pourrait sauver en généralisant le TNR comme cela se passe dans certaines villes indiennes ou turques.
- Troisième malentendu: Il est plus simple de réduire le nombre de chiens par l’abattage pur et simple. Faux. L’abattage a échoué dans notre pays depuis 40 ans et il a échoué partout où il a été employé.

- Quatrième malentendu: Il faut faire disparaître les chiens pour améliorer l’image du Maroc (sous-entendu, image auprès des touristes et à l’international). Or s’il y a un élément qui peut détériorer l’image du Maroc auprès de cette cible, ce sont bien les maltraitances et abattages largement relayés par les réseaux sociaux, comme en témoigne l’exemple de la Russie et, dans une moindre mesure, Agadir. Dans les deux cas, des campagnes d’abattage ont été lancées afin de préparer des visites de la FIFA.

Ces holocaustes de chiens en l’honneur des Dieux du foot ont été mal acceptés. Dans les deux cas, de fortes réactions ont braqué les projecteurs sur ces pratiques inacceptables selon les standards occidentaux, aboutissant au résultat inverse de celui qui était attendu.

A l’inverse, la ville d’Istanbul qui n’a rien à envier à nos villes impériales en matière de patrimoine historique, architectural, de fréquentation touristique, a opté pour le TNR au point d’en faire un atout pour la ville qui met en avant sa gestion éco-responsable et efficace des chiens errants.

chiens-errants-054.jpg

Faute de gérer rationnellement les poubelles, on tue les chiens. Ces chiens éboueurs indispensables deviennent des «chiens émissaires» qui payent nos carences en matière d’urbanisme (Ph. Jarfi)

Un chien errant consomme
environ 1 kg de déchets par jour

- Cinquième malentendu: On peut capturer les chiens et n’en relâcher qu’une partie après stérilisation, pour fixer «un nombre acceptable» de chiens errants dans les rues. Faux. Il n’existe pas de nombre acceptable. Il ne s’agit pas de savoir si les chiens ont ou n’ont pas le droit de circuler librement en ville. A chacun son avis sur cette question mais la réalité ne tient compte d’aucun avis.

Le nombre de chiens errants est une fonction mathématique linéaire de la quantité de déchets comestibles dans l’environnement urbain. Sachant qu’un chien errant consomme environ 1 kg de déchets par jour, une ville qui rejette 1.000 kg de nourriture abritera à peu près 1.000 chiens quoi qu’elle fasse: abattage, mise en refuge, toute réduction de la population canine sera très rapidement suivie d’un réajustement au disponible alimentaire. Les mises bas ou l’arrivée de nouveaux chiens ramèneront l’effectif à son niveau invariable.

On ne peut faire varier l’effectif de la population canine qu’en le faisant pour la quantité de nourriture disponible. En ce moment, la quantité augmente avec la hausse de la population humaine, son niveau de vie augmente, et ses poubelles sont mieux garnies. Mais pas mieux gérées. Alors, faute de gérer rationnellement les poubelles, on tue les chiens.

Ces chiens éboueurs indispensables deviennent des «chiens émissaires» qui payent nos carences en matière d’urbanisme. D’autres chiens remplacent les morts et le cycle recommence, jusqu’à ce que nous tirions des leçons de ces expériences sanglantes.

En attendant, les campagnes d’abattage décidées et mises en œuvre dans l’urgence continueront à altérer l’image du pays au lieu de l’améliorer, à saper un travail avant tout destiné à protéger la santé publique, et enfin à prolonger un statu quo sanglant, coûteux en vies humaines et en argent.

Choix binaires

Aujourd’hui, la problématique se résume à deux choix binaires:
1- Soit il n’y a pas de déchets dans l’environnement, donc pas de chiens.
Soit il y a des déchets donc il y a des chiens errants.
2- S’il y a des chiens, soit ils sont vaccinés, déparasités et stérilisés, soit ils sont potentiellement contagieux, et susceptibles de se reproduire.
Il n’existe pas d’autre option. Pour obtenir «zéro chien» il faut avoir «zéro ordures». Toute autre stratégie est condamnée à l’échec. Pour paraphraser T. E. Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie, «combattre les nuisances canines par l’abattage est aussi malpropre et inefficace que de manger sa soupe avec un couteau...».
Par ailleurs, une autre question fondamentale se pose aussi: quelles seraient les conséquences de la disparition des chiens du milieu urbain? Comme la nature a horreur du vide, les rats les remplaceraient, ou les cafards ou les bactéries. En l’absence d’une gestion rationnelle des déchets, le chien reste un moindre mal.

 

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc