Culture

Peinture: Hommage posthume à un géant

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5240 Le 29/03/2018 | Partager
L’exposition au MM6 retrace le parcours d’Ahmed Cherkaoui
Une carrière aussi brève que fulgurante
Un héritage fondamental pour l’art plastique au Maroc
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Le chef du gouvernement Saâdeddine El Othmani en compagnie du président de la Fondation des musées Mehdi Qotbi, à l’occasion du vernissage de l’exposition dédiée à Ahmed Cherkaoui (Ph.  Abdelmajid Bziouat)

Une telle entreprise était plus que nécessaire! L’exposition hommage dédiée à Ahmed Cherkaoui à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire de sa disparition, jusqu’au 27 août au Musée d’art moderne et contemporain Mohammed VI, donne à voir à travers une cinquantaine d’œuvres, les grands axes de sa réflexion artistique.

Un hommage tardif, témoignant de la genèse d’un langage nouveau de la modernité, jusque là inexistant qui fait dire à Mehdi Qotbi président de la Fondation des musées: «Le premier musée d’art moderne au Maroc serait déjà cinquantenaire si, à la fin des années soixante, la muséologie nationale avait posé les premiers jalons de la connaissance de l’art en inaugurant un musée à la mémoire d’Ahmed Cherkaoui, comme l’avait souhaité la communauté artistique au lendemain de son décès».

Car  si la trajectoire artistique de Cherkaoui s’est brusquement arrêtée en 1967,  précise le président, son œuvre connaît la postérité dans l’imaginaire muséographique de l’époque, la situant de fait comme repère fondamental de la création artistique marocaine moderne. 

En effet, la carrière de l’artiste aura été aussi fulgurante que brève. Sur une dizaine d’années, Cherkaoui aura produit quelque 200 œuvres, qui resteront inscrites dans le  panthéon de l’histoire de l’art au Maroc. Bien que le parcours d’Ahmed Cherkaoui ait fait l’objet de plusieurs ouvrages, il reste néanmoins beaucoup de recherches à faire sur le travail de cet artiste emblématique de la scène picturale nationale. Un catalogue raisonné serait plus que bienvenu face à la complexité de son œuvre, par qui a démarré, simultanément avec l’autre artiste, tout aussi emblématique, Jilali Gharbaoui,  l’aventure plastique de l’abstraction.

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Talisman  Rouge 1967. Une œuvre majeure de Cherkaoui qui a réussi une synthèse dynamique entre les traditions iconographiques de son pays et la modernité artistique européenne (Ph. Collection privée)

Car s’il est établi que les pionniers de l’école de Casablanca (Belkahia, Melehi, Hamidi et d’autres) ont codifié  et formalisé le concept de la modernité picturale au Maroc,  Ahmed Cherkaoui, tout autant que Jilali Gharbaoui, en ont été, bien plutôt, les précurseurs. «Ce sont 2 faces d’une même pièce de monnaie» dira Noureddine Cherkaoui, fils du défunt peintre.

«Avec des styles complètement différents, des modes de vie complètement différents  et une vision différente, à eux deux, ils ont été à l’initiative de ce foisonnement culturel qu’a connu le Maroc dans les années 60» précise-t-il. L’exposition est commissariée par Fatima-Zahra Lakrissa, historienne de l’art et sous les conseils de Noureddine Cherkaoui, Brahim Alaoui, critique d’art et du peintre Mohamed Melehi, tous deux amis de la famille Cherkaoui. Elle propose un  parcours  pensé comme une immersion dans les recherches picturales et graphiques autour du signe, conduites par Cherkaoui pendant les huit années de sa carrière de peintre: ses premières œuvres non-figuratives, ses expérimentations matiéristes, ses variations sur le motif pictographique, jusqu’aux propositions qui caractérisent ses dernières années où l’écriture-peinture est portée à sa pleine intensité.

«La modernité de l’œuvre de Cherkaoui n’est pas du seul fait de son art car celle-ci s’est jouée à l’intérieur de ses œuvres. Il y a, véritablement,  une formalisation de la rencontre entre deux univers, dits occidental et non-occidental, mais aussi entre deux sensibilités artistiques: le geste peint et le signe tracé» précise la commissaire.

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L’artiste dans son atelier de la capitale française en 1961. Grâce à son intuition, Cherkaoui est parvenu à résoudre le problème de l’identité artistique à sa manière au sein de l’Ecole de Paris dans laquelle il a réussi à imposer sa marque par sa singularité (Ph. NC)

Ahmed Cherkaoui commence à peindre en 1959. Ses premiers travaux, bien que figuratifs sont en totale opposition avec  le style académique à l’honneur dans le Maroc des années cinquante, qui fait la part belle à un  néo-orientalisme tardif,  et à  l’art dit  naïf, dans une société encore fortement marquée par l’idéologie coloniale.  Cette même idéologie contre laquelle les artistes de l’école de Casablanca vont se rebeller. L’artiste réalise alors des compositions figuratives de paysages marocains. «C’est une peinture formée à partir de son site originaire – solaire et minérale – qui conduit à une abstraction mêlée au ton et à la topographie du lieu naturel à laquelle elle se réfère» précisent les promoteurs de l’exposition.

C’est le début de l’aventure de l’abstraction  au début des années soixante, soutenu par l’utilisation massive de la toile de jute (utilisation de matériaux pauvres sous l’influence d’un Paul Klee et de Roger Bissière) qui va brouiller encore plus la distinction entre le sujet et l’objet et abolir la frontière entre abstraction et figuration. Le résultat est saisissant et donnera naissance à cette puissance évocatrice qui ne cessera d’accompagner ces œuvres.

  En  opérant  une synthèse dynamique entre les traditions iconographiques de son pays et la modernité artistique européenne, Cherkaoui a réussi à se frayer une voie qui lui est propre, mais aussi à inspirer toute une génération d’artistes qui lui succédera. 

«Beaucoup d’artistes marocains fondent leur travail sur le signe et sur cette dualité peinture/écriture, comme l’a fait Farid Belkahia ou comme le fait encore aujourd’hui Abdelkbir Rabii et d’autres»  note Brahim Alaoui pour qui l’œuvre de Cherkaoui et de Gharbaoui ont toutes les deux été fondamentales dans l’évolution et le développement de la peinture marocaine.

 

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