Analyse

Modèles pédagogiques: La neuro-éducation pour changer de paradigme

Par Mohamed Ali Mrabi | Edition N°:5240 Le 29/03/2018 | Partager
Comprendre le fonctionnement du cerveau pour améliorer les pratiques d’enseignement
Au Maroc, les élèves souffrent de troubles neuropsychologiques et cognitifs
Une approche qui nécessite l’implication active des enseignants, mais aussi des élèves
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Les résultats catastrophiques des élèves, aussi bien dans les filières scientifiques que littéraires, traduisent «la crise d’apprentissage» au Maroc. Pour certains chercheurs, cette situation est liée à un déficit pédagogique, dans la mesure où «on continue d’éduquer en aveugle», sans prendre en considération les apports des nouvelles disciplines comme les neurosciences

Performances médiocres, inégalités de réussite liées à l’origine sociale… autant de maux qui cristallisent l’échec des réformes successives du système éducatif. Aujourd’hui, «on éduque encore en aveugle, c’est-à-dire en se focalisant sur les pédagogies en classe et sur les résultats des évaluations, sans s’intéresser à connaître les mécanismes internes du cerveau humain qui apprend».

Le constat de Soumaya El Ganouni, neuroscientifique, professeur de l’enseignement supérieur, est sans appel. D’où l’importance de changer de paradigme, à travers le recours à la neuro-éducation, encore peu explorée au Maroc, selon plusieurs spécialistes.

Celle-ci est «une nouvelle approche scientifique, qui cherche à identifier et comprendre les mécanismes cérébraux liés aux apprentissages scolaires, en s’intéressant surtout aux difficultés rencontrées par les élèves», a expliqué, pour sa part, le chercheur Aziz Eloirdi. Cette approche permet aussi de «mieux comprendre comment la connaissance de ces mécanismes peut contribuer à l’amélioration des pratiques d’enseignement».

Ceci est d’autant plus important que différents rapports ont insisté sur les difficultés que rencontrent les élèves marocains dans l’apprentissage de certaines matières, notamment les maths et les langues. Le score du Maroc dans les rapports TIMSS traduit aussi ces problèmes. Des études menées auprès des enfants d’âge scolaire au Maroc, la 1re en 2010 et la 2e en 2016, ont révélé les maux dont ils souffrent, et qui impactent négativement leur parcours.

«Il a été constaté que 27% des sujets examinés présentent des déficits mnésiques et perceptifs», selon Eloirdi. Les résultats de la 2e étude ont aussi montré que plus de 34% des adolescents examinés présentent des signes de déficit perceptif et plus de 21% présentent des signes de déficit mnésique.

D’autres enquêtes ont pointé également la présence de troubles neuropsychologiques, cognitifs et mentaux, chez les élèves marocains. Par exemple, les résultats ont mis l’accent sur «la faible estime de soi accompagnée des états dépressifs» chez les enfants examinés.

C’est dans ce contexte que les différents chercheurs insistent sur l’apport de la neuro-éducation. «Le développement d’un modèle pédagogique performant doit intégrer les apports des neurosciences éducationnelles», est-il indiqué. Car, il ne suffit plus «d’apprendre et de connaître les règles en maths et en langues, grâce à la pratique et à la répétition, comme cela se fait souvent à l’école», a mis en garde El Ganouni.

Pour elle, «il faut également, dans certains cas, éduquer le cortex préfrontal, c’est-à-dire apprendre à inhiber les automatismes du cerveau». Dans cette configuration, le rôle des enseignants est décisif. «Avoir connaissance que lorsque les élèves apprennent, leur cerveau change, et qu’en choisissant un type d’enseignement plutôt qu’un autre, les enseignants peuvent influencer les apprentissages des enfants mais aussi la façon dont leur cerveau sera modifié à la suite de ces formations», a expliqué cette neuroscientifique. Ce «changement de paradigme» auquel elle appelle, exige aussi que «les élèves comprennent eux-mêmes l’enjeu de cette connaissance neurologique».

Pour elle, un enfant peut comprendre pourquoi il est important de se nourrir, de prendre soin de son corps, il est tout aussi important pour lui de «connaître le fonctionnement de son cerveau pour étayer sa façon d’apprendre». Même son de cloche chez Hajar Maymoun, doctorante, qui a mis l’accent sur le rôle du renforcement des stratégies métacognitives dans l’autonomisation des élèves. Pour elle, «l’enfant doit être conscient de son fonctionnement cognitif et être capable d’exercer un contrôle actif et continu sur ce processus». Cela doit s’accompagner également du renforcement de «ses stratégies motivationnelles».

Là aussi, le rôle de l’enseignant est fondamental. Il est censé aider les élèves à fixer des buts sous forme d’un projet personnel, en vue d’orienter son apprentissage et son parcours scolaire, est-il indiqué.

Repenser le métier d’enseignant

L’une des principales implications de l’introduction des neurosciences dans l’éducation est la nécessité de repenser le métier d’enseignant. Cela concerne particulièrement la formation du corps éducatif et son mode opératoire. Aujourdhui, «la formation des enseignants est disparate et non organisée. L’effort fourni pour les doter de techniques pédagogiques adaptées et performantes demeure très insuffisant», selon Aziz Eloirdi.
L’importance de l’introduction d’un module de neuro-éducation dans la formation des enseignants leur «permettra de bien comprendre les processus neurocognitifs liés à l’apprentissage et surtout de bien identifier les troubles comme la dyslexie, la dyscalculie, les troubles mnésiques…».

Difficultés cognitives identifiées chez des élèves marocains

  • 34% des sujets présentent des signes de déficit perceptif 
  • 21% des sujets présentent des signes de déficit mnésique
  • 29% présentent un épisode dépressif léger
  • 14% présentent un épisode dépressif moyen
  • 8% présentent un épisode dépressif sévère

Source: Conseil supérieur de l’éducation et de la formation

                                                                            

Premières expériences au Maroc

Certaines expériences neuroscientifiques ont été menées dans le domaine scolaire au Maroc. Mais elles restent encore au stade de balbutiement. C’est le cas d’une étude réalisée en 2016 au sein des écoles de Settat. L’idée était d’évaluer l’effet d’un programme pédagogique neuroéducatif «la découverte du cerveau», sur la présentation de l’intelligence chez 181 élèves âgés de 7 à 13 ans.

Les participants, partagés en 2 groupes, ont suivi pendant 4 semaines, soit un programme neuroéducatif, soit un programme «hygiène de vie». Les résultats préliminaires ont révélé que les élèves du groupe expérimental ont fait évoluer leurs théories implicites de l’intelligence vers des croyances plus dynamiques par comparaison aux élèves du groupe témoin du même âge.

Une étude similaire a été menée en France en 2015. Elle a montré que la participation des élèves âgés de 7 à 11 ans à un programme neuroéducatif a un impact sur les théories implicites de l’intelligence ainsi que sur les performances en lecture et en calcul.

                                                                            

Apprentissage et neurosciences

Pour les neuroscientifiques, tout apprentissage fait appel à 3 mécanismes primordiaux:

  • La neuroplasticité: renvoie aux changements structurels et fonctionnels des cellules nerveuses. Elle se poursuit tout au long de la vie mais reste surtout exponentielle à l’enfance.
  •  La neurogénèse: Il s’agit du processus de mise en place de nouveaux neurones, ce qui améliore la mémoire. Elle est stimulée, en partie, par l’exercice physique. D’où l’importance d’éviter d’écourter le temps de la récréation et du jeu dans les écoles primaires.
  •  L’attention: C’est une fonction cognitive supérieure. Elle est déterminante dans les apprentissages scolaires des élèves.

 

 

 

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