Justice

Raffinerie Samir: Des bougies pour commémorer un arrêt de mort

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5236 Le 23/03/2018 | Partager
Sit-in deux ans après la liquidation judiciaire
Les employés otages d’une reprise hypothétique
Témoignages sur une interminable dépression sociale
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Les salariés de Samir le 21 mars à Mohammedia. «Nous gardons espoir pour une reprise de la compagnie. Il y a des intérêts croisés entre l’Etat, les créanciers et la ville d’autant plus que l’issue de ce dossier demeure en étroite relation avec la stratégie énergétique nationale», déclare Hussein Yamani, SG de la branche pétrolière de la centrale syndicale CDT (Ph. F. Al Nasser)

Le mercredi 21 mars marque le début du printemps. Mais aussi, et surtout, un triste anniversaire: l’annonce en 2016 de la liquidation judiciaire du raffineur Samir, avec une poursuite d’activité pour trois mois. Dans l’attente d’un hypothétique repreneur, le tribunal de commerce de Casablanca a prolongé depuis, et à plusieurs reprises, ce délai au profit d’une compagnie en sursis. 
«Derrière les procédures et les chiffres, il y a des femmes et des hommes. Qui se préoccupe vraiment d’eux?», nous interpelle John Marks, un confrère anglais spécialisé en énergie qui était de passage à Casablanca. Certainement pas les administrateurs de la société objet d’une procédure d’extension sur leur patrimoine pour des présumés abus de biens sociaux. Une nouvelle audience est prévue en avril 2018. 
Les salariés, eux, veulent voir «les voleurs de Samir derrière les barreaux». Et partant, s’agrippent toujours au plus petit bout d’espoir pour que justice soit rendue. Et comme pour marquer leur attachement «à la survie d’une institution» édifiée en 1959 par le gouvernement Ibrahim, les voilà, bougies à la main, regroupés en cette soirée printanière devant l’entrée du site à Mohammedia. «C’est une commémoration symbolique. Nos bougies allumées sont un signe d’espoir et un appel pour relancer la production», confie Najib Rami, délégué du personnel affilié à la CDT. Une parabole à la tonalité industrielle en effet. Chaque bougie allumée renvoie aux torches enflammées d’antan, ceux de la raffinerie Samir. C’est dans ces cheminées, en arrêt depuis août 2015, que brûlaient les gaz et le labeur de toute une vie.   
«Les salariés exigent une reprise d’activité», réclament-ils dans leurs banderoles brandies devant l’entrée de l’usine basée en zone réglementée. Les vivants sont là, les morts aussi. L’effigie du «martyre Zakaria Atoubi» est toujours là, comme un pied de nez au destin. Sa photo est dans tous les sit-in, y compris les précédents: Parlement, ministère de l’Energie, préfecture de Mohammedia, Wilaya de Casablanca... 
Salarié et père de famille, Zakaria Atoubi décédera à la fleur de l’âge. Le jour même du prononcé du jugement de liquidation. «Quatre autres de nos collègues sont morts depuis l’été 2015», assure Hussein Yamani, à la fois secrétaire général de la branche syndicale pétrolière de la CDT et l’un des trois contrôleurs de la liquidation.  
Lier les décès de ses confrères à la procédure judiciaire en cours est tentant. Mais le porte-parole des 846 salariés de Samir tempère. Il fait part d’une «déception totale» qui reste «ouverte à toutes les interprétations possibles». Voir ses revenus mensuels «fondre de plus de 40%» a fait sombrer aussi quelque «Samiriens», comme ils se prénomment, dans la dépression. «Certes, nous sommes payés sans travailler. Mais nous avons le sentiment que tout cela est un château de cartes», confie l’un de nos interlocuteurs. 

Un employé se compare 

à un personnage hitchcockien: «Je suis comme un condamné

à mort qui ignore le jour de son exécution» 

Tout le monde se serre la ceinture en période de crise. «Il nous faut faire des sacrifices pour que l’usine redémarre», acquiesce Abdelhak Loukili, l’un des commerciaux de l’entreprise. Il a derrière lui 27 ans de service et ne cache pas son inquiétude. A la cinquantaine presque, «il me sera difficile de trouver un travail avec les mêmes conditions qu’avant». Le syndicaliste Hussein Yamani ironise à contrecœur: «Leur réputation ‘’d’oligarques’’ de la classe prolétaire en a pris un coup». Certains salariés ont été obligés de transférer leurs enfants des écoles privées au système public. D’autres travailleurs gèrent des relations conjugales au bord de l’éclatement. Plus de primes et une couverture médicale a minima. 
Tel est le tableau social dressé par nos différentes sources. Abed Nacer Naanaa, le secrétaire provincial du Congrès Ittihadi à Mohammedia, évoque «un recul inquiétant» du pouvoir d’achat. Il appelle à son tour à «une reprise de l’activité pour un retour à la vie normale». La ville et son port semblent aussi affectés par les déboires financiers et judiciaires de la raffinerie. «L’activité portuaire a baissé de 30% depuis l’arrêt de la compagnie pétrolière», assure Abdellatif Benlahcen, coordinateur du Front local pour le suivi de la crise de la Samir. Ce professeur retraité revendique ses racines de gauche. Sur place, il pointe son doigt vers le site pour expliquer les raisons de son engagement: «C’est un héritage de la gauche. Il ne doit pas disparaître».
Quant au syndic judiciaire, Mohamed El Krimi, il n’est pas présent sur les lieux. Contacté par L’Economiste, il se montre à la fois compatissant et avare en informations sur l’avenir de la société: «Le dossier est entre les mains de la justice». Un dossier qui révèle aussi la grande opacité qui règne dans la gestion des litiges commerciaux. «Si c’est le cas dans la plus grande liquidation judiciaire de notre histoire, qu’en est-il pour les petites sociétés?», s’interrogent souvent les avocats sollicités par la rédaction. «Cette longue attente a des effets pernicieux. Tous vos projets de vie sont en instance», confie Abderrazak Amentag, employé au service de vente. Notre témoin se compare à un personnage hitchcockien: «Je suis comme un condamné à mort qui ignore le jour de son exécution». Un cas existentiel critique qui, entre parenthèses, a été qualifié de «traitement cruel et inhumain» par la Cour européenne des droits de l’Homme. Combien sont-ils ces supposés condamnés à mort? Aux 846 postes constants, «s’ajoutent 1.500 emplois indirects. Ce sont les salariés de nos sous-traitants dans le nettoyage, le transport, la chaudronnerie, la mécanique, l’informatique. Leur nombre oscille entre 3.000 et 5.000 lors des arrêts pour maintenance», précise le syndicaliste Najib Rami.     
Les chiffres, c’est des vies en déliquescence. «Au début de cette affaire, je n’ai rien voulu dire à ma famille pour ne pas l’inquiéter. Il a fallu tout avouer après», poursuit ce père de deux enfants en bas âge. Abderrazak Amentag a passé les 12 dernières années de sa vie à vendre des produits pétroliers: fuel, bitume, gasoil, GPL, essence... Le plus difficile pour ce jeune «Samirien» de 37 ans, ce sont les questions lancinantes de ses proches: «A chaque coup de fil, la liquidation de Samir reprend le dessus dans nos conversations. Avec aussi l’embarrassante demande ‘’t’as besoin de quelque chose?’’», témoigne notre interlocuteur. D’une «énergie positive» comme le prône la devise d’une entreprise en arrêt de mort!

Dates-clés 

 

1959: Création de la Société anonyme marocaine et italienne de raffinage

1960: Mohammed V pose la première pierre de la raffinerie à Mohammedia 

1973: Marocanisation de la Samir dont le capital devient entièrement étatique  

1996: Introduction de la compagnie pétrolière à la Bourse de Casablanca 

1997: Privatisation de la Samir. Le Groupe Corral y détient 67,27% du capital 

2004: Convention d’investissement entre Corral et le gouvernement Jettou 

2015: Arrêt de la production chez la Samir et la Douane réclame sa créance    

2016: Liquidation judiciaire assortie d’un plan de continuation de 3 mois. 

 

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