Justice

Procès des événements d’Al Hoceïma: Les Années de plomb convoquées à la barre des accusés

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5235 Le 22/03/2018 | Partager
Le Parquet face à des atteintes aux droits humains
Un accusé témoigne de son calvaire judiciaire
La défense réclame l'ouverture d'une enquête
tribunal.jpg
Le procès des événements d’Al Hoceïma reprend ce jeudi 22 mars à la Cour d’appel de Casablanca 

Ce n’est pas la première fois que la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) se retrouve au banc des accusés. Le procès des événements d’Al Hoceïma a un goût amer pour tous les défenseurs des droits humains. 
A commencer par l’avocate Asmaâ El Ouadi qui montre ses mains tremblantes à l’un de ses confrères, Me Brahim Rachidi. Son histoire familiale est marquée par le souvenir des terribles Années de plomb (1956-1999). Des souvenirs qui resurgissent brutalement en ce mardi 20 mars à la Cour d’appel de Casablanca. Et pour cause, Mohamed Mejaoui est passé, en un clin d’œil, du statut d’accusé à celui de témoin. Cet instituteur du primaire est croupi depuis neuf mois au pénitencier d’Oukacha avec plus d’une cinquantaine d’autres accusés. L’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat est l’un des chefs d’accusation les plus graves dans ce dossier. 
L’accusé du jour «fait partie des gros poissons», comme nous le décrit l’un des agents de renseignement présent dans la salle d’audience n°7. Après quelques questions-réponses, Mohamed Mejaoui demande la permission au président, Ali Torchi, de s'exprimer «sur les reculs et les atteintes aux droits de l’homme». Son récit démarre avec son arrestation fin mai 2017 à Telat Ketama. C’est dans ce  village à 160 km de la ville d’Al Hoceïma que le jeune instituteur travaille. «La police judiciaire est arrivée à mon logement de fonction où seul se trouvait un collègue. Ces agents l’ont maltraité pour savoir où je me trouvais», raconte l’instituteur. Mohamed Mejaoui était parti ce jour-là rendre visite à des confrères. Les enquêteurs finissent par lui mettre la main dessus. L’inculpé ne sera pas informé des raisons de son arrestation. La BNPJ va perquisitionner le logement de fonctions de ses confrères «qui n’ont aucun lien» avec les manifestations qui ont marqué Al Hoceïma depuis octobre 2016. «Les enquêteurs ont voulu saisir un PC et une clé USB de l’un de mes amis», poursuit l’accusé qui cite le nom de l’un des instituteurs visé par la perquisition, Ali Amrani. 
L’inculpé qui affirme «avoir quelques notions de droit» exprime son étonnement au juge: «La police perquisitionne un domicile qui n’est pas le mien et fouille dans des affaires qui ne m’appartiennent pas». Laissant entendre par là qu’il y a eu atteinte à la vie privée. La suite du récit nous mène au poste de la Gendarmerie royale. Le professeur «à l’expérience syndicaliste (FDT) et politique (Annahj Addimocrati)», comme le rappelle l’un de ses défenseurs, Me Mohamed Aghenaj, y débarque menotté, presque nu. «Vêtu de mon pyjama, j’ai eu droit pendant une heure et demie à toutes les insultes et aussi des menaces de viol. Je me garde, Votre honneur, de les rapporter devant cette honorable cour», poursuit l’instituteur. Un accueil «chaleureux» où les forces de l’ordre lui intiment de dire «Vive le Roi». L’accusé le fera «avec sincérité et conviction», déclare-t-il au juge. A ce moment-là, l’un des avocats lui donne un mouchoir pour essuyer ses larmes.
«Dis adieu à tes deux petites filles. Tu ne les reverras plus jamais, m’a déclaré l’un des policiers», affirme le jeune père qui s’apprêtait à monter dans une fourgonnette en partance vers l’aéroport. A son arrivée, il constate qu’il n’est pas la seule personne arrêtée. «Les mains toujours menottées, nous avons été filmés et pris en photos avant d’embarquer», poursuit Mohamed Mejaoui. Il dit avoir «reconnu quelques inculpés», notamment Mohammed Jelloul, présenté par l’accusation comme «l’une des têtes pensantes du Hirak». L’avion militaire prend alors «une direction inconnue». L’un des gradés fait un saut dans un passé cauchemardesque: «Tazmamart (terrible geôle secrète des Années de plomb fermée depuis) va ouvrir ses portes spécialement pour vous». Un lourd silence plane sur la salle d’audience. La déclaration de l’officier a fait son effet: «Je me suis dit que c’était la fin», confie l’accusé. Son background politique le pousse «à penser aux mauvaises expériences en Amérique latine et ses détenus balancés vivants d’un avion en plein vol». Des pensées noires qui s’évaporent relativement après l’atterrissage à l’aéroport de Casablanca. «J’ai ressenti un peu d’espoir lorsque l’un des policiers m’a informé sur notre lieu d’arrivée». Ce n’était que le début d’un autre épisode judiciaire encore plus poignant (voir ci-dessous). 
La défense n’en peut plus. Trois avocates peinées dont, Aïcha Guellaf, quittent la salle. L’une d’elles est en pleurs. Elle n’était pas la seule ce jour-là. Les plaideurs reprennent leurs esprits pour réclamer l’ouverture d’une enquête sur «ses graves violations des droits humains». Le procureur du Roi, Hakim El Ouardi, «conçoit difficilement» que ses collaborateurs «puissent passer à l’acte». Un avocat âgé, Me Fechtalli, se dit «attristé de voir resurgir les mauvais souvenir des Années de plomb».

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc