Justice

Evénements d’Al Hoceïma: L'effet du cyclone judiciaire Bouâchrine

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5231 Le 16/03/2018 | Partager
Captivé par une affaire de sexe, le public déserte le tribunal
Retour sur l'épisode d'un imam face à ses «infidèles»
La mémoire des Années de plomb refait surface
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L’affaire de Bouâchrine, où il est question de présumés harcèlements sexuels et viols, a volé la vedette au procès des événements d’Al Hoceïma. Un procès historique pourtant (Ph. Jarfi)

Seuls quelques irréductibles peuplent encore la salle n°7. La salle où le cyclone judiciaire de l’affaire Bouâchrine a fait table rase de la foule qui suivait depuis octobre 2017 le procès des événements d’Al Hoceïma. A commencer par les journalistes qui sont de plus en plus rares à couvrir un procès historique.

La Cour d’appel de Casablanca poursuit pourtant l’audition des 54 accusés qui doivent répondre notamment de l’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat, à l’organisation de manifestations non autorisées, outrage à fonctionnaire, attroupement armé... 

Plus d’une quarantaine d’accusés défilent depuis fin janvier 2018 devant le président Ali Torchi. Ce grand procès est malgré tout d’un intérêt démocratique majeur dans la mesure où c’est une épreuve. Il survient après la mise en place effective des lois garantissant l’indépendance de la justice.

Ce procès renseigne aussi sur le profil d’une jeunesse désabusée mais pas forcément fataliste. En témoigne notamment le cas d’un jeune homme, Mohamed Haki, qui, avec son arabe classique impeccable, va déjouer, un à un, les pièges tendus par l’accusation. Une défense aussi qui «joue bien son rôle», reconnaît la présidence, et qui est portée par l’humour dédramatisant de l’un de ses représentants, Me Fechtali.   

Les questions-réponses s’enchaînent à la barre des accusés en ce mardi 13 mars. Le procès des événements d’Al Hoceïma maintient ainsi sa cadence puisqu’une nouvelle audience est prévue ce vendredi 16 mars. L’accusé Mohamed Haki, gérant de café, exprime ses réserves: «Je n’ai pas encadré les manifestants, comme tente de me décrire l’accusation. Je ne suis pas non plus le bras droit de Nasser Zefzafi (leader des manifestants), comme si Nasser était une pieuvre avec plusieurs tentacules».

Le discours de ce licencié-cafetier va s’avérer très structuré et dénote aussi d’une vraie culture politique qui fait défaut à bien des élus. «Les citoyens ont perdu confiance dans la démocratie représentative. Il y avait un consensus populaire autour de Nasser Zefzafi pour porter la voix des habitants et défendre nos revendications sociales légitimes», poursuit l’accusé. Sa réponse au juge écarte, à l’instar d’autres mis en cause, les accusations portées contre le hirak d’Al Hoceïma.  Il sera décrit à multiples reprises par le convoqué comme «pacifique» et «civilisé».

La délégation ministérielle qui a fait le déplacement courant 2017 pour nouer le dialogue et calmer les manifestants a été boudée par les habitants. Le juge revient sur cet épisode qui a démontré par la suite la faillibilité de plusieurs ministres limogés par le Souverain. «Il n’y a pas eu de dialogue pour qu’on le rejette. Les partis politiques de la majorité gouvernementale nous ont accusés de séparatisme», déclare Mohamed Haki. Il y a eu ensuite un autre fait aussi «consternant» que le premier, celui de la prière du vendredi intervenue en mai 2017.

«L’imam (Abderrahim Aberkane) nous a considérés comme des apostats. Les fidèles ne l’ont pas interrompu. Ils ont plutôt réorienté son prêche en l’invitant à respecter sa mission qui n’est pas celle de nous accuser de traîtrise. La Constitution interdit de se servir des mosquées à des fins politiques», rappelle le jeune homme. L’Etat, et son ministère des Affaires islamiques, sont au banc des accusés «puisque c’est à eux qu’il revenait d’interdire ce prêche et non pas à Zefzafi», poursuit Mohamed Haki. 

Parfois, l’interrogatoire prend une tournure surréaliste. Les appels à manifester pacifiquement ont été interprétés comme un code. L’accusation «les a détournés» en y voyant «un mot de passe» invitant les manifestants «à affronter» les forces de l’ordre. La défense s’insurge: «Les questions posées à l’accusé doivent être objectives et pertinentes afin d’arriver à la vérité et de rendre justice». Encore une fois, ses avocats parlent de «dossier monté» et de «procès-verbaux falsifiant les faits».

Ce n’est pas la première fois que la police judiciaire est pointée du doigt, et particulièrement l’un de ses commissaires, Issam Bouzidi, en poste au moment des faits à Al Hoceïma, qui lui est reproché l’abus de pouvoir et le règlement de comptes (cf. L’Economiste n°5200 du 1er février 2018).  

«Satan est parmi nous. Il n’est pas dans cette salle. Et je ne vise pas une personne en particulier», tonne l’interrogé sous les éclats de rire du public. Les regards se sont évidemment tournés vers le brillant jeune procureur du Roi, Hakim El Ouardi, qui ne cesse à chaque audience d’assurer être «un adversaire loyal» face à une défense sceptique. La Chambre criminelle poursuit son interrogatoire autour de ces manifestations décrites comme pacifiques.

«Elles ont fait honneur au Maroc pour leur civisme. Mais la police judiciaire a remis les compteurs à zéro après 18 ans de... Nous rappelant ainsi les Années de plomb», regrette le jeune homme avec une voix forte. Sa frêle silhouette et sa santé chancelante ne l’empêcheront pas de rester debout pendant plus de 4 heures. Mohamed Haki revient ce vendredi 16 mars devant ses juges.

                                                                                      

Un accusé entre pierres et fusées!

 

Dans l’affaire des événements d’Al Hoceïma, la Cour revient sur l’incident d’Imzouran du 26 mars 2017. Son président, Ali Torchi, note qu’il y a eu des blessés parmi les forces de l’ordre pris en otage dans un incendie de leur logement de fonction. «J’espère que le tribunal se montrera aussi sensible envers les autres victimes. Je suis contre la violence et je reste solidaire avec les agents blessés. Ce sont des enfants du peuple. Qui avait intérêt à parasiter les manifestations pacifiques?» demande l’accusé.

La gouvernance sécuritaire est critiquée aussi lorsqu’il est question d’arrestation de Nasser Zefzafi à son domicile. La vidéo projetée montre une scène où sympathisants et forces de l’ordre baignent dans une confusion totale: jets de pierres, cris, affrontements... «Lancer des pierres est-il un acte civilisé?» demande le juge.

«A qui faites-vous allusion, aux habitants ou à la police?» rétorque l’accusé. Mohamed Haki «n’était pas sur les lieux au moment des faits», souligne sa défense. La présidence ne tolère pas de commentaires. Rien n’y fait. Même lorsqu’il est question de financement et de logistique. Le hirak semble avoir été «spontanément financé par les habitants» d’Al Hoceïma. «N’y avait-il pas des dons venus de l’étranger?» demande l’accusation.

«Je ne l’ai jamais déclaré à la police judiciaire. Elle a écrit ce qu’elle voulait dans les PV», rétorque le mis en cause. La commission dite «logistique» se chargeait d’acquérir du matériel pour les banderoles et la location du haut-parleur. «L’accusé sait-il ce que signifie logistique? Et qui induit le recours à des véhicules et des chars d’assaut...» déclare un avocat de la défense, Me Fechtali. «Et pourquoi pas des fusées intercontinentales?» poursuit la présidence laissant entendre par là qu’elle devine que l’avocat tente d’orienter les réponses de l’accusé. La salle s’esclaffe de rire.

«Qu’insinuez-vous par “les criminels” cités dans vos slogans?» poursuit le juge. «Nous ne visons pas les pouvoirs publics mais ceux qui ont tué les martyrs», répond le jeune homme. Mohssine Fikri, Youssef Lachkar, Rifinox, Mama Fatiha, «la martyre du gagne-pain», ceux du 20 juillet, Imad El Anitli et Aheda...

Plusieurs noms sont cités par l’accusé. Il se tourne vers l’accusation pour lui signifier «attendre toujours l’enquête sur le décès» des deux dernières personnes citées. «Pourquoi aussi le parquet n’a pas ouvert d’enquête sur le cas du commissaire, Issam Bouzidi, qui a menacé nos femmes de viol? Est-il au-dessus de la loi?»

 

 

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