Tribune

Maroc, qu’as-tu fait de tes scientifiques?!

Par Ahmed KETTANI | Edition N°:5229 Le 14/03/2018 | Partager

Ahmed KETTANI est ingénieur agronome.Dans sa carrière, il a dirigé plusieurs Officesrégionaux de mise en valeur agricole, lescélèbres ORMVA, qui ont transformé enleur temps le contexte agricole du Maroc.Il a été aussi Directeur central de l’élevageau Ministère de l’agriculture. Il a fait partiedes consultants de la FAO, la Food andAgricultural Organisation (Ph. Privée)

Tout le monde est d’accord: la recherche scientifique est indispensable au développement. Le 18 mai 2006, SM Mohammed VI avait dit que la recherche doit servir le pays et contribuer au développement de la science mondiale. L’ancien ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Lahcen Daoudi, avait surenchéri, quelques années plus tard, en disant qu’un pays sans recherche scientifique est un pays sans avenir. Pourtant ce secteur n’a jamais été une priorité nationale.

Il y a bien 19 universités, avec leurs laboratoires. Il y a plus de 14.000 enseignants-chercheurs, 5 centres de recherche dont l’Institut national de la recherche agronomique et l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II. Mais leurs bilans de recherche laissent beaucoup à désirer.

Les «temples» vides

Quand on visite les laboratoires de certains centres de recherche ou certaines universités, il est désolant  de voir «ces temples du savoir» complètement vides. Nous sommes donc devant une situation de blocage dont souffre tout le secteur de la recherche. Les gouvernements successifs ont organisé séminaires, colloques et débats.

Un premier travail a été accompli à l’initiative du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique par un comité présidé par Hafid Boutaleb Joutei, Président, à l’époque,  de l’Université Mohammed V. Ce travail a abouti à  l’élaboration d’une stratégie pour la période 2006-2025.
Ce comité a émis plusieurs recommandations  visant, entre autres,  la politique de recrutement de l’enseignant-chercheur, une part de 3% du PIB pour la recherche et une alimentation pérenne du Fonds national de la recherche créé en 2001.

Un  autre travail a été accompli par le  premier sommet de l’innovation, comprenant plusieurs ministères ainsi que la Confédération générale des entreprises marocaines (CGEM). Ce sommet avait annoncé un budget d’1 milliard de DH pour la période 2009-2013 pour l’encouragement de la recherche.

Enfin le rapport de l’Académie Hassan II des sciences et techniques publié en 2012 qui, après avoir établi un constat de la situation de la recherche marocaine, a émis plusieurs recommandations dont la refonte du statut de l’enseignant-chercheur, ainsi que sa formation. Il prévoyait également d’activer le Comité interministériel chargé de la recherche scientifique, présidé par le Premier ministre, et qui devrait repérer des niches pour la recherche scientifique.

Quel est le sort réservé à ces différentes propositions qui ont mobilisé une grande partie de notre élite nationale. En particulier, quel est le bilan de la stratégie 2006-2025, onze ans après sa publication? Qui doit rendre des comptes? Et à qui?
Ce ne sont pas les idées qui manquent, ni les hommes. C’est plutôt la volonté de mettre en marche ces idées et de mobiliser les chercheurs autour d’un programme qui fait défaut.

Les six plaies de la recherche

Nous (un groupe de scientifiques) avons mené une enquête pendant plus d’un an, auprès des responsables d’institutions comme l’Académie Hassan II des sciences et techniques, l’Université Mohammed V ainsi qu’auprès de plusieurs professeurs d’université et enseignants-chercheurs, afin de connaître les raisons profondes de cette stagnation de la recherche scientifique au Maroc.
Voici ce qu’il faut retenir:
1- Le statut actuel de l’enseignant-chercheur est un obstacle majeur. Il monte en grade plus par ancienneté que par mérite. Les émoluments des enseignants-chercheurs sont constitués à 50% par les indemnités de recherches qu’ils n’effectuent pas, et pour lesquels personne ne leur demande  des comptes.
2- Les centres de recherches ne disposent ni de crédits suffisants, ni d’autonomie financière pour faire face aux besoins, souvent urgents, de leurs laboratoires.
3- La recherche marocaine se trouve dans un environnement défavorable: lourdeurs administratives, manque d’intérêt de l’administration et manque d’égards de l’opinion publique.
4- Le travail d’un chercheur n’est ni suivi, ni évalué. Il peut rester dans son laboratoire sans qu’on lui demande ce qu’il fait et sans qu’on évalue le résultat de son travail.
5- Il n’y a pas de vraie définition à l’échelle nationale de thèmes prioritaires de la recherche liés à nos besoins de production.
6- Enfin se pose le problème des ressources humaines et le manque de crédits des universités et des centres de recherche pour recruter des chercheurs et même  pour remplacer les enseignants-chercheurs partis à la retraite.

                                                             

Les grands exemples

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Moncef Slaoui, ici de passage à L’Economiste, une très grande figure mondiale de la vaccination: voir L’Economiste des 17 mai et 27 juin 2017 (Ph. F. Al Nasser)

Cette situation ne remet pas en cause le chercheur marocain,  ni sa qualité. La preuve en est que ceux parmi eux qui ont choisi de se perfectionner à l’étranger ont pu donner des résultats très brillants dans différents domaines et sont la fierté du Maroc. Nous en citerons trois  exemples:
- L’ingénieur Khalid Oudghiri,  un des grands scientifiques de la NASA, spécialiste de la robotique.
- Dr. Moncef Slaoui spécialiste des vaccins aux Etats-Unis et dirigeant d’un laboratoire au Maryland qui porte son nom,  où il supervise le travail de 450 scientifiques.
- Rachid El Yazami, inventeur de la puce au lithium, qui permet de charger une  pile d’un smartphone ou une batterie d’une voiture électrique en 10 minutes.

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Le physicien Rachid El Yazami, inventeur de l'anode graphite pour les batteries lithium-ion, des batteries qui se rechargent vite, perdent peu de puissance et peuvent être miniaturisées.  Elles sont devenues dominantes sur le marché des batteries de téléphone. Il a reçu, avec Akira Yoshino, Charles Stark Draper décerné par l'Académie nationale d'ingénierie des Etats-Unis en 2014. L’année dernière, il a été distingué par le prix Marius Lavet (Ph. D.R.)

- Les quinze scientifiques marocains dont Rajaa Cherkaoui Moursly, professeure à l’Université  Mohammed V  de  Rabat et membre de l’Académie  Hassan II  des sciences et techniques,  qui  ont figuré  parmi les signataires  de l’identification  du boson de Higgs, particule  qui  définit la masse des objets de l’univers.
- Une vingtaine d’autres scientifiques marocains sont reconnus à l’échelle mondiale aussi bien  pour leurs inventions que pour leurs publications dans des revues scientifiques internationales.  Ils ont brillé aussi bien dans le domaine spatial que dans ceux de la génétique, du médical, de l’électronique…

 

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