Justice

Affaire Bouâchrine: Un spectacle judiciaire sans retenue!

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5227 Le 12/03/2018 | Partager
Les accrochages entre avocats marquent la première audience
Des plaignantes se voient contester la qualité de partie civile
Une défense qui tient coûte que coûte à marquer son territoire
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 Le procès de Taoufik Bouâchrine ne porte pas sur des délits de presse. L’éditorialiste d’Akhbar Al Yaoum est poursuivi dans une affaire de mœurs. Le bâtonnier Mohammed Ziane encore remonté même après la fin de l'audience (Ph. Jarfi)

La gent féminine ne pouvait rêver mieux pour ce jeudi 8 mars. La date coïncide à la fois avec la Journée internationale de la femme et le procès du directeur de publication d’Akhbar Al Yaoum, Taoufik Bouâchrine. L’éditorialiste, appelé pour la première fois à la barre des accusés, se porte visiblement bien. Il comparaîtra brièvement devant ses juges avant de regagner son box. Le mis en cause est en état de détention préventive. Il est jugé par la Chambre criminelle de la Cour d’appel de Casablanca.

De l’harcèlement sexuel au viol et la tentative du viol, les chefs d’accusation auxquels le fondateur du journal arabophone fait face sont lourds. Les charges retenues par le Parquet de Casablanca comprennent aussi la traite humaine, un crime condamné jusqu’à 20 ans de prison, débauche et abus d’autorité à des fins d’exploitation sexuelle via la menace notamment. Le recours à des moyens d’enregistrement est également retenu contre l’accusé. Ainsi, 50 vidéos au total figurent parmi les pièces à conviction que l’accusé principal récuse.

Report pour mi-mars 2018

La réalité dépasse la fiction. Le hasard a voulu aussi que le chiffre 8 soit celui du nombre des femmes ayant porté plainte. Aucune d’elles n’était visible à la salle n°7. Les plaignantes ayant répondu présent à cette première audience se trouvaient dans une salle annexe. Mesure qui a été décidée à l’avance par la Cour, conformément aux dispositions du code de procédure pénale. Et lorsque la présidence décide de les appeler à la barre, l’un des avocats de la défense, Mohammed Ziane, crie à «l’injustice».

Tout au long de l’audience, l’ancien bâtonnier de Rabat se donne en spectacle et glisse au passage quelques piques à la partie adverse. «Vous êtes des militants de pacotille. Honte à vous. Votre vie n’est qu’une hypocrisie qui se prévaut de dignité, de liberté et de justice», hurle l’ancien bâtonnier à l’adresse de ses contradicteurs. Ses consœurs et confrères sont scandalisés et protestent à leur tour avec véhémence. Le président lève l’audience. Ce ne sera ni la première ni la dernière fois.

Nous n’en sommes pourtant qu’au début d’un procès. Quel est l’enjeu pour la défense de Taoufik Bouâchrine dans cette première partie de ping-pong? Contester d’abord la qualité de partie civile aux plaignantes. «Afaf Bernani et Amal Houari ne se sont pas déclarées à la Cour. Et qui est cette Widad Melhaf dont le nom n’apparaît pas dans le dossier et qui la représente?», conteste une défense où l’on compte notamment 4 bâtonniers. Me Tarik Zouhair réagit pour remettre les pendules à l’heure. «Nous nous sommes déclarés à la Cour en tant que mandataire de la victime, Widad Melhaf. Personne ne peut nous contester notre qualité de partie civile, sauf la justice, et ce, lors du prononcé du verdict final», affirme le plaideur.   

La procédure a du mal à suivre son cours normal. En principe, elle est réglée comme une horloge. Chacune des parties se déclare à la Cour. Les avocats communiquent leurs noms à la présidence, leurs qualités respectives comme représentants de l’accusé ou des plaignantes, voire le barreau auquel appartient le plaideur. S’en suit le débat sur les vices de forme.

Ils sont généralement soulevés par la défense pour mettre en cause la légalité de telle ou telle procédure de l’accusation. Puis vient l’acte final où le débat entre les protagonistes s’attaque au fond de l’affaire: interrogatoire de l’accusé, auditions des victimes sur les faits, appel aux témoins et aux experts éventuellement...  Il n’en sera pas ainsi dans ce procès pénal. Au point que l’un des défenseurs de l’accusé, le bâtonnier Abdellatif Bouâchrine, s’excuse auprès de la présidence. Un regrettable clash a opposé auparavant deux de ses confrères, Mohammed Ziane et Jaouad Benjelloun-Touimi.

Ce dernier a été mandaté par le syndicat de la presse pour représenter les victimes.
«Ne considérez pas Votre Honneur cet incident comme une bagarre. Nous sollicitons l’honorable Cour de poursuivre l’audience et de s’en tenir uniquement à la procédure afin d’éviter tout incident», déclare, presque confus, le bâtonnier Abdellatif Bouâchrine. Les appels au calme du nouveau bâtonnier de Casablanca, Hassan Birraouine, n’ont également  servi à rien. La suite du procès sera loin d’être sereine malgré ses menaces disciplinaires.

L’audience reprend tant bien que mal son cours. Les avocats des plaignantes vont demander le report du procès pour pouvoir consulter le dossier. Ce délai de grâce sera lui aussi contesté par la défense qui se déclare «prête».

Le procureur du Roi se dit également «prêt» à entamer le débat. Mais ne manquera pas de signaler «avoir entendu» la requête des plaignantes. Laissant entendre par là qu’il y a des us et coutumes qui régissent les robes noires. Mais ce jour-là, la profession les a visiblement mises en veilleuse.

L’audience est levée par un président, Bouchaïb Farih, qui se désole face à tant d’incidents. Le magistrat invite les avocats et avocates à respecter à la fois la Cour et l’institution qu’ils représentent. Peine perdue. L’audience est levée. Rendez-vous est donné pour le 15 mars 2018.

Observateur, mandataire et soutien

Le procès de Taoufik Bouâchrine compte aussi quelques surprises. L’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) se déclare en tant qu’observatrice. De son côté, le Syndicat national de la presse marocaine (SNPM) a mandaté un avocat pour les plaignantes. Jaouad Benjelloun-Touimi qui vient tout droit du barreau de Fès s’annonce déjà comme un adversaire coriace de la défense (voir page suivante).
Avant le démarrage de ce procès, le SNPM «a voulu patienter» avant de prendre position dans cette affaire, comme l’a déclaré son SG, Abdellah El Bekkali. Maintenant, c’est fait. Hanan Rihab, membre de l’instance syndicale, est présente à l’audience.
Un autre personnage sort de l’ombre. L’universitaire Abdelali Hamiedinne est dans la salle pour témoigner sa solidarité à l’accusé. Le jeune homme fait lui-même l’objet d’une procédure judiciaire dans un tout autre dossier. Le président du Forum pour la dignité et les droits de l’homme a plusieurs casquettes: membre du Conseil national du Parti justice et développement (PJD), chroniqueur à Akhbar Al Yaoum, juriste... La représentante du Conseil national des droits de l’homme (CNDH) à Casablanca, Soumicha Riyaha, est là aussi. Si le CNDH s’est déclaré observateur dans le procès des événements d’Al Hoceïma, il n’en a pas fait la démarche dans l’affaire Bouâchrine (cf. L’Economiste n°5188 du 16 janvier 2018).

 

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