Tribune

Afrique, que fais-tu de tes talents? Les grands défis de la modernité

Par Alain JUILLET | Edition N°:5224 Le 07/03/2018 | Partager

Alain Juillet est Président de l’Académie de l’intelligence économique. Diplômé de l’Institut des hautes études de sécurité intérieure et de l’Université de Stanford, il a été conseiller auprès du ministère français du Commerce extérieur de 1978 à 2002. Expert international en intelligence économique et gestion des crises, Alain Juillet a occupé, entre autres fonctions stratégiques, les postes de directeur du renseignement à la Direction générale française de la sécurité extérieure (DGSE), ainsi que de haut responsable chargé de l’intelligence économique au Secrétariat général de la Défense nationale. Il a également managé plusieurs grandes entreprises. Alain Juillet est très connu au Maroc pour ses interventions dans différents colloques et rencontres (Ph. AFP)  

Pour beaucoup, l’Afrique est la nouvelle Chine. Avec un taux de croissance pour les vingt prochaines années proche de celui qu’a connu le plus grand pays d’Asie durant les vingt années précédentes, l’Afrique apparaît comme le nouvel Eldorado. De par ses richesses minières, ses capacités énergétiques fossiles ou renouvelables, ses ressources agricoles ou hydrologiques, elle emporte la conviction de tous les investisseurs à la recherche de nouveaux leviers de croissance à l’international.

Le continent va voir la montée en puissance de dirigeants de qualité au niveau tant politique qu’entrepreneurial, s’appuyant sur une parfaite connaissance du monde, facilitée par la mobilité, les échanges et le volume d’informations disponible.  Cette dynamique sera renforcée par  l’émergence d’une génération d’ingénieurs et d’entrepreneurs très qualifiés, formés à l’étranger mais aussi de plus en plus localement.

Les retombées seront considérables en termes d’éducation et de santé mais initialement pour développer de nouveaux projets industriels et élaborer un cadre légal adapté à un développement réel des économies.

Prise en compte de réalités plus problématiques

Ce tableau idyllique, véhiculé par nombre d’organisations internationales, répond au souhait de tous ceux qui aiment l’Afrique et croient en son potentiel d’avenir. Sa concrétisation passera pourtant par la prise en compte de réalités plus problématiques. Assurer une transition entre la tradition et la modernité n’a jamais été un long fleuve tranquille.

Le développement du continent devra se montrer respectueux du tissu social, de la culture de solidarité  prégnant  au sein des familles, des villages ou des ethnies, et également respectueux de l’environnement. En outre, la nécessité de répondre aux attentes des populations, qui augmenteront avec le niveau de vie, imposera de revoir les processus de redistribution de la création de valeur.

Si l’Afrique ambitionne bel et bien de devenir une référence pour ce XXIe siècle, il lui faudra surmonter au préalable cinq grands défis: la croissance démographique, la disparité entre les pays, l’évolution climatique, les migrations et la corruption des élites.

■ Le défi démographique. La comparaison entre l’Afrique et la Chine en termes de croissance de PIB souffre d’un oubli majeur: celui de la démographie. Alors que la Chine entamait sa montée en puissance, elle avait instauré un strict contrôle de la natalité, ce qui n’est évidemment pas le cas en Afrique où la population aura doublé d’ici à 2050. La plus grande partie de la richesse créée sera dès lors utilisée pour nourrir, éduquer et former les nouvelles générations et tout l’investissement ne pourra exclusivement porter sur l’appareil productif, comme ce fut le cas en Chine.

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«Entre juin et janvier 2017, quelque 2,7 millions de personnes vivant sur le continent africain ont été déplacées en raison de conflits à l’intérieur de leur pays, soit quelque 15.000 personnes quotidiennement. Elles ont dû fuir leur foyer «pour échapper aux conflits, à la violence et aux catastrophes et ce, sans jamais franchir de frontière internationale», selon un rapport de l’Observatoire des situations de déplacement interne (Internal Displacement Monitoring Centre, IDMC), qui dépend du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) (Ph. AFP)

■ Les disparités entre les régions et les pays. L’Afrique n’est pas monolithique. Du Nord au Sud, d’Est en Ouest, les pays présentent des potentiels miniers, énergétiques ou agricoles qui vont de l’extrême promesse à l’extrême pénurie. La capacité agricole de la Côte d’Ivoire ou du Kenya, la richesse minière de la République démocratique du Congo ou de l’Angola, ou encore les ressources hydrauliques des grands bassins fluviaux du Congo ou du Sénégal offrent des perspectives bien différentes des déserts malien ou soudanais.
L’Afrique de demain sera une mosaïque aux traits renforcés, dans laquelle pays riches et pays pauvres se côtoieront sans grand espoir de rattrapage pour ces derniers.

■ Le changement climatique. Ces disparités vont s’amplifier avec le changement climatique. Les déserts gagnent déjà sur les terres cultivables, créant d’importants mouvements migratoires et des zones de frictions ethniques ou religieuses. Les déplacements de populations  vont s’intensifier, vers l’Europe mais également à l’échelle intracontinentale.  Les zones délaissées deviendront, comme c’est déjà le cas dans de vastes parties du Sahel,  des zones de non droit servant de bases pour la production, le stockage ou le transit de trafics illicites de tous ordres allant de la contrebande de cigarettes à celle de drogue ou de médicaments, du trafic d’armes à celui d’êtres humains. Les pays concernés étant trop pauvres pour s’y opposer, ce sera à la communauté africaine dans son ensemble de trouver les réponses adéquates, et les moyens financiers et militaires à y consacrer.  

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■ La corruption des élites. On ne peut passer sous silence le mal endémique de l’Afrique, même si d’autres continents partagent cet état: la corruption. Dans la tradition africaine le chef du village ou du pays doit redistribuer à ceux de son village, de son ethnie ou de son parti et cette solidarité, qui pouvait se comprendre dans les temps de pauvreté où le détenteur du pouvoir assurait des jours meilleurs à ceux de son clan, a été déviée par une bonne partie des élites qui s’approprie dès lors la valeur mais sans jamais la redistribuer à travers les structures étatiques ou territoriales. Certains pays à l’exemple du Ghana ont trouvé une réponse efficace, tandis que d’autres voient leurs dirigeants spolier la population à leur profit exclusif. Sans redistribution équitable un pays ne peut progresser que par crise politique, et le changement se résume alors à la récupération des richesses par d’autres dirigeants. C’est une vision sans fin, enrichissant les uns et accablant les autres.
L’Afrique a tout pour réussir, car son potentiel humain est réel et ses ressources immenses. Un formidable champ d’opportunités s’ouvre à elle, à condition qu’elle  décide de régler ses problèmes structurels; et c’est uniquement à cette condition qu’elle pourra assurer sa croissance et concilier la préservation de sa tradition avec les exigences de la modernité.

Qu’est-ce que le CEPS

Le CEPS (Centre d’Etude et de Prospective Stratégique) est un think tank international créé en 1985. Partenaire de l’UE, de l’OCDE, du Conseil de l’Europe et de l’Unesco, il fédère un réseau de plus de 1.200 hauts décideurs au travers ses délégations dans le monde (Paris, Londres, Bruxelles, Berlin, Abidjan, Shanghai,…) et ses clubs d’influence et de réflexions (Sécurité intérieure, Défense, Aéronautique, Finance, Energie,…). Au Maroc, le CEPS rayonne depuis 2012 par le biais du club «Confluence» qui réunit à Casablanca plusieurs fois par an des dirigeants français, européens, marocains et d’Afrique subsaharienne pour partager leurs points de vue et expériences sur des problématiques stratégiques communes (technologique, financière, industrielle...). Ce club a été co-fondé par Loïc Tribot La Spière, Délégué général du CEPS, et Mohamed El Yakhlifi, Président du cabinet Boosting Strategy & Performance Partners. Il a su prendre dans la durée une place discrète mais significative.

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