Culture

Des divas, poétesses rebelles et libertaires

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5223 Le 06/03/2018 | Partager
L’Aïta, un art porté par des femmes
Une fusion entre épopées arabes et mélodies berbères

Elle est Marsaouia, Hasbaouia, Jeblia ou Haouzia…  Poétique, tantôt amoureuse et lancinante, tantôt vigoureuse et rebelle, l’Aïta a depuis toujours rythmé la vie, les pratiques sociales et rituelles de l’arrière-pays marocain.  Accompagnée de chants, elle donne du cœur à l’ouvrage pendant les moissons, anime le quotidien des artisans dans leurs échoppes et divertit les familles lors des mariages, baptêmes ou veillées nocturnes.

Portée par des voix de femmes indociles, dérangeantes,  libres par  leur verbe, leur ton et parfois leurs mœurs. Adulées, courtisées, jalousées, méprisées… Ces grandes poétesses du Maroc profond  n’en sont pas moins les porte parole de leurs communautés dénonçant l’injustice. Celle de leur condition féminine d’abord, puis celle touchant leurs tribus.

Leur prose, à l’effet galvanisant, a souvent mobilisé les populations, les incitant à se soulever contre un caïd corrompu, le pouvoir central ou le colonisateur. Des plaines atlantiques aux sommets de l’Atlas, l’Aïta (le cri ou appel à l’autre), s’affiche sous des formes d’une surprenante variété, fruit d’une fusion particulière entre les mélodies berbères et les épopées des tribus arabes le tout formant une forme de blues typiquement marocain, dont les territoires de prédilection sont les régions de Abda, Chaouia, Haouz, Zaër, Rhamna, Jbala, Le Gharb et Doukala. Les origines de l’Aïta remontent, selon certaines sources, au  XIIe siècle, et plus précisément au règne des Almohades.

Véritable source historique et sociologique, porte-parole d’un peuple qui s’exprime, l’Aïta a connu des périodes d’apogées et de déclins tout au long de l’histoire du pays.

De la période Mérinide, elle  résistera quelques années pendant le règne saâdien, avant d’être condamnée au silence par les ultras conservateurs et autres bigots.

Elle renaît enfin de ses cendres sous le règne du sultan alaouite Moulay Hassan 1er, au milieu du XIXe siècle, date effective de sa résurrection. Voici quelques voix féminines majeures ayant fait école par leur talent et leur exceptionnelle interprétation des différents genres de l’Aïta:

■ Hamounia, l’académique
Haja Hamounia est considérée comme l’ambassadrice de l’Aïta Hasbaouia. Née en 1937 à Safi, fille d’un notable soufi, elle a subi le rejet de sa famille en raison de son choix de métier de cheikha. C’est auprès de son second mari cheikh Jilali, pionnier de l’aïta qu’elle trouvera  encouragement et soutien. Elle forma une troupe qui l’accompagnera pendant plus de 25 ans. Fidèle aux traditions, Hamounia a représenté l’Aîta dans sa forme la plus classique et la plus protocolaire. Hamounia excellait dans l’interprétation du genre Hasbaoui ainsi que l’Aïta Chaïdmia à laquelle elle a consacré une longue période de sa vie. Hamounia est décédée en 2013.

■ Kharbouâa, la vétérane

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Originaire de Beni Khirane, cheikha Zahra Kharbouâa, vétérane de l’art de l’aïta, s’y est adonnée depuis son plus jeune âge, lorsqu’on la conviait aux occasions festives de son village. Elle fut incarcérée avec sa mère pour avoir refusé d’épouser un Caïd. A peine libérée, elle quitta son village natal pour s’installer avec sa mère dans la région de Zaër.
Kharbouâa sut par son don et sa passion se faire un nom parmi les grands de l’aïta. Cependant sa reconnaissance publique eut lieu grâce à sa collaboration avec Mohamed El Aouak qu’elle rencontra par l’intermédiaire de Caïd El Mekki.
Les chansons de cheikha Kharbouâa évoquaient les événements marquants de la région de Zaër. Cheikha Kharbouâa nous a malheureusement quittés récemment à Rommani le 27 décembre 2017.

■ Fatna Bent L’houssine: l’encyclopédie
Née en 1935 à Sidi Bennour, Fatna Bent L’houcine est l’une des figures emblématiques de l’aïta. Ses talents de chanteuse se sont manifestés dès son jeune âge. Elle a enrichi le patrimoine musical de l’aïta Hasbaouia de plus de cent chansons dont principalement «Moulay Abdellah l’Ouali», «Khalli L’goual Igoule» et «El ghorba Chouitini», un répertoire qui représente une véritable école de l’aïta d’après les musicologues.
Fatna Bent L’houcine avait rejoint l’ensemble de cheikh Mehjoub et sa femme Kheddouj El Äbdia à Youssoufia, puis celui de Ouled Ben Äguida qu’elle a accompagné jusqu’à ce qu’elle décide d’abandonner la chanson, trois ans avant son décès en avril 2005.

■ Khadija El Bidaouia, la contemporaine

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Disciple de Mustapha El Bidaoui, artiste vétéran parmi les doyens du Mersaoui, Khadija El Bidaouia incarne l’aspect contemporain de cet art. Elle est née à Sidi Othmane Moulay Rachid en 1953. Suite au décès de son mari, elle commença à travailler avec les cheikhates et chioukhs de l’aïta comme danseuse. Elle fit plus tard ses débuts aux côtés de Mustapha El Bidaoui. Grâce à son enseignement, elle développa ses capacités musicales et son talent de chanteuse. Sa voix, aussi mélodieuse qu’entraînante, son charisme, sa présence sur scène, son immense charme féminin, font d’elle la diva par excellence de l’aïta Mersaouia.

■ Hadda  Ouâkki, l’amazighe

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La grande figure du Moyen Atlas et de la chanson aïta Zaâria, née à Aït Is’hak en 1953 (province de Khénifra), a vu sa passion prendre corps dès sa jeunesse. Adolescente, elle était convaincue que sa place était parmi les cheikhates, malgré la réticence de sa famille. Conservateurs, ses parents tentèrent de contrarier son destin en la mariant alors qu’elle n’avait que quinze ans. L’union ne dura pas plus d’un mois, car, rebelle, elle n’hésita pas à fuir sa famille et son mari pour retrouver sa passion première, le chant. Elle  commencera sa carrière artistique avec le célèbre chanteur amazigh Bennasser Oukhouya qui, en 1968, forma avec elle un duo inoubliable qui allait marquer l’histoire de la chanson amazigh du Moyen Atlas. Vers la fin des années soixante, elle se fit un nom parmi les cheikhates les plus célèbres de l’époque, en se produisant à Casablanca. Avec sa voix puissante et rugueuse, Cheikha Hadda compte incontestablement parmi les pionnières de la chanson aïta. Elle s’est également imposée comme l’une des principales voix de la culture amazighe.

 Kharboucha, le mythe

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De son vrai nom, Cheikha Kharboucha aurait vécu entre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, dans la tribu des Oulad Zayd, dans la  région de Abda, arrière-pays de la ville de Safi. Elle doit son surnom (l’égratignée) en raison de traces laissées sur son visage par la variole ou par ses taches de rousseur selon les chroniqueurs. Femme rebelle elle fera de l’Aïta son arme contre la tyrannie et s’attaquera particulièrement au Caïd Aïssa Tamri ben Omar, homme puissant proche du Makhzen qui aurait écrasé dans le sang la révolte de sa tribu décimant presque tous les membres de sa famille. Elle chante dans les moussems, les fêtes et les souks tournant en ridicule et défiant ouvertement le despote avec sa poésie instinctive et puissante. Dans ses textes elle l’appelle, entre autres «le mangeur de charognes, l’assassin de ses frères»: «sir ya Aïssa ya ben Omar, ya wakel ejjifa,  ya qettal khoutou ya mhellel lehram». La vengeance du caïd Aïssa ben Omar sera terrible et Kharboucha paiera de sa vie sa rébellion. L’Histoire raconte qu’il l’aurait enlevée, séquestrée, torturée puis emmurée vivante. Kharboucha par son sacrifice inspirera tous les grands noms de l’Aïta  de Bouchaïb el Bidaoui, Maréchal Qibbou, Hajja el Hamdaouia, en passant par Fatna Bent El Houssine ou encore Hamounia.

 

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