Chronique

Le respect des règles offre la liberté de penser

Par Alain BENTOLILA | Edition N°:5222 Le 05/03/2018 | Partager

Alain Bentolila que nos lecteurs connaissent bien, est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste, 12 février 2016; la trahison du livre (Ph.  L’Economiste)

Il est de bon ton aujourd'hui de présenter l’école comme un  lieu ou règnent la peur et la frustration et l’on rêve d’instaurer un système  où l’école serait un lieu de liberté débridée et de bonheur sans nuages. Toute évaluation est ainsi considérée comme une intolérable stigmatisation des plus faibles et des plus fragiles comme si ignorer les erreurs était censé les faire disparaître.

Le plaisir d’apprendre serait ainsi la condition et la clef de l’efficacité de l’apprentissage alors que le fait de devoir mettre un «S» au pluriel ou celui de se lever lorsque le maître entre dans la classe engendreraient une insupportable frustration chez nos malheureux élèves.

On confond ainsi allègrement  «règles» et «contraintes» oubliant que la règle d’accord en nombre n’est pas une contrainte abusive, mais que bien au contraire, elle donne la possibilité d’exprimer sa pensée au plus juste de ses intentions.

Partager une convention n’est pas être humilié

On mélange avec tout autant de complaisance «conventions»  et «humiliations», négligeant que la convention qui invite à se lever à l’entrée du maître n’est pas un acte de soumission insupportable mais la simple reconnaissance du statut et de la mission de l’enseignant.

Dans un même égarement, on confond «convention arbitraire» et «abus de pouvoir». On oublie que si un tyran impose au peuple des abus qui, loin d'être arbitraires, sont motivés par sa volonté de conforter son pouvoir injuste, la langue comme le code mathématique et bien d’autres systèmes sémiologiques fondent  son juste fonctionnement sur le principe de l’arbitraire du signe.

Cela signifie que, à l’oral comme à l’écrit, rien ni personne ne peut expliquer pourquoi tel sens est porté par telle combinaison de sons, ou par telle suite de lettres plutôt que par une autre. Rien ne prédispose la suite de sons /GATO/ à évoquer le sens du mot «gâteau» en français et un  «chat» en espagnol.

Les conventions arbitraires qui définissent l’identification des mots, comme celles qui marquent l’agencement grammatical des phrases, assurent la fonction de communication  des langues. Un enseignant doit donc expliquer à ses élèves que, loin d’être tyranniques, les règles arbitraires, partagées par tous, libèrent nos esprits tout en assurant une juste mise en mot de notre pensée.

Sans ces règles, des confusions engendrent les petites lâchetés dans lesquelles s’est complu l’éducation française au cours des quarante dernières années. Le Maroc et d’autres pays ont été contaminés.

Le prix des lâchetés

Ces lâchetés ont détourné bien des élèves du respect des règles et conventions et ont ainsi sapé l’autorité du maître d’école. Pour des raisons essentiellement idéologiques, on a tenté de mettre dans la tête des enseignants que seul est digne d'apprentissage ce dont on peut expliquer la «motivation».

Les règles arbitraires n’ouvrant par nature à aucune hypothèse, aucune supputation,  ont donc été dénoncées comme abêtissantes tout juste bonnes à rendre plus cruelle la sélection perverse qu’exercerait l’école. Puisque l’on ne pouvait  faire découvrir pourquoi le sujet (en français) se plaçait avant le verbe ou pourquoi l’on écrivait «reine »avec EI, alors il était sans intérêt voire cruel d’obliger un élève  à apprendre  ces règles; puisque l’on ne pouvait expliquer la relation entre le fait de se lever et le témoignage de respect dû au maître, pourquoi ne pas alors choisir d’agiter sa casquette ou de brandir son majeur?

Dès lors que la règle arbitraire échappe à un «apprentissage raisonné», certains, aujourd’hui encore, voudraient dispenser l’élève «constructeur de savoirs» des règles d’orthographe et de grammaire, des correspondances graphophonologiques, de la mémorisation du vocabulaire et des conventions de civilité.

La complaisance pseudo libertaire l’emportant sur la juste ambition que tous les élèves puissent imposer leur pensée au plus juste de leurs intentions.

Eduquer, ce n’est pas jouer à la loterie

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Eduquer c’est le temps qu’on offre à un élève pour qu’il acquière progressivement des repères solides. Ici, la rentrée de septembre 2017, dans une ville moyenne (Ph. Bziouat; les visages ont été modifiés)

Éduquer, dès l’école maternelle, un enfant à son métier d’élève, ce n’est certainement pas l’inviter à s’en remettre à son propre instinct en espérant qu’il tombe de temps en temps sur le juste comportement intellectuel ou social. C’est, au contraire, lui donner les codes et des règles en lui faisant accepter qu’ils sont arbitraires mais nécessaires.
Et ces règles ne s’inventent pas, elles se respectent ; elles sont les instruments de notre libre pensée et nous permettent de vivre ensemble. Une fois acquises et automatisées, elles permettent à un élève de faire donner à plein son intelligence, de l’ouvrir à la pensée d’un autre, de libérer son imagination et son esprit critique face à des situations qu’il a alors les moyens de dominer.
Le «temps de l’apprenti» n’est pas un temps volé au plaisir de la découverte, ce n’est pas un temps où l’on bride une jeune intelligence par des contraintes autoritaires. C’est, au contraire, le temps qu’on offre à un élève pour qu’il acquière progressivement des repères solides, des automatismes rodés, des comportements pertinents afin qu’il puisse ensuite oser avec bonheur une vie sociale et intellectuelle audacieuse, mais respectueuse des autres.

En toute beauté, en toute jeunesse…

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Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants,
Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne,
Alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie.

PLATON
In La République

 

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