Culture

Skunkdog à Marrakech: Si le geste est primitif, l’artiste est une «mine d’art»

Par Stéphanie JACOB | Edition N°:5212 Le 19/02/2018 | Partager
Dessins, toiles, bas-reliefs et totems…
Une présentation baptisée CCCP (can’t crush crazy people)
Visible à Jardin Rouge, l’antre culturel de la Fondation Montresso
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Hôte régulier de Jardin Rouge, soutenu par la Fondation Montresso, Skunkdog présente jusqu’en mars prochain son travail de fin de résidence. Des dessins, aux traits blancs sur fond noir, des toiles, bas-reliefs, et les fameux totems de son échiquier, le tout baptisé CCCP (can’t crush crazy people) (Ph. Montresso)

L’idée de départ était de réaliser toutes les figures d’un échiquier. Et très vite, l’envie a changé. David Negri, ou Skunkdog de son nom d’artiste, ne prend au sérieux que l’instant présent. Peu de plans sur la comète, ni de plans de carrière. Le nom qui revient d’ailleurs le plus, dans sa bouche comme sur ses œuvres, est «now».

Un penchant, comme une seconde peau, pour ce qui se passe ici et maintenant. Bercé depuis son plus jeune âge par la musique et la peinture, il n’a jamais cessé d’apprendre, de lire, de courir les musées et les expositions, aiguisant ainsi son œil, sa main et son esprit.

«J’ai commencé par la musique et suis venu à la peinture pour laisser un sommeil tranquille à ma fille. C’est une activité sans bruit, la peinture», confie l’artiste. Un revirement plutôt récent puisqu’il peint depuis une vingtaine d’années, alors qu’il cumule 50 printemps au compteur. «Mais je me suis rapidement piqué au jeu». Repéré par un peintre de village, son parcours est aussi atypique qu’il ne l’est lui-même. Un premier pied à l’étrier avant de partir seul frapper aux portes pour vendre ses toiles.

L’homme est indépendant, limite sauvage, et le revendique. «Je dis souvent que si j’étais en prison avec un feutre et du papier, je serais plus libre, que dehors sans moyens de peindre», continue-t-il. Pour autant, quand le coup de pouce est venu des galeries, il avoue en tirer profit car elles permettent d’aller plus loin et plus haut, et offrent une sorte de stabilité. Un retour de critiques aussi? «Je ne pense pas que les artistes soient capables d’entendre la critique, avoue Negri.

Cela va au-delà de savoir si l’on aime ou non ton travail. Ce qui est essentiel pour moi dans le fait de peindre, c’est le fait de peindre. Quoi qu’il arrive, j’aime ça. J’aime parler peinture, y réfléchir, me déplacer pour en voir, toute ma vie tourne autour de ça».

Même si ses œuvres sont vandalisées de mots, de phrases, de stickers, de morceaux d’affiches décollées des murs des villes, il ne s’agit pas pour lui de dénoncer que «la guerre c’est mal». Chacun doit trouver ses propres réponses. «Être peintre, c’est témoigner de son temps et de son époque, et peut-être anticiper celle qui va arriver». Faire changer l’opinion publique n’est donc pas son ambition, ni son rôle.  

Hôte régulier de Jardin Rouge, soutenu par la Fondation Montresso, Skunkdog présente, jusqu’en mars prochain, son travail de fin de résidence. Des dessins, aux traits blancs sur fond noir, l’essence même de ses œuvres. Des toiles et bas-reliefs, si chargés de mots et de réflexions qu’ils se lisent autant qu’ils se regardent, et les fameux totems d’un échiquier, qui au final n’en est plus un, déclinés ici avec CCCP (can’t crush crazy people), qu’il réalise avec son complice et ami de longue date, Tim, un maître du bricolage.

Car ces pièces sont taillées, poncées, torturées et agrémentées de roulements à billes, d’acier et d’accessoires pour deux roues, chinés dans les souks de Marrakech. Une plongée revigorante dans un monde qui n’est pas encore le nôtre, peuplé de créatures primitives humanoïdes. Histoire de s’interroger sur cette société automatisée, qui nous attend sûrement, et où il faudra bien finir par faire de la place aux robots. Si ce n’est pas l’humain qui finira par le devenir lui-même. 

De notre correspondante permanente, Stéphanie JACOB

                                                           

«Je rêve d’être un vampire»

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David Negri, ou Skunkdog de son nom d’artiste, est né à Marseille en 1968. Artiste peintre autodidacte, il vit et travaille aujourd’hui à Ollioules dans le Var (Ph. Montresso)

Artiste autodidacte, David Negri, ou Skunkdog de son nom d’artiste, a été repéré par un peintre de village il y a une quinzaine d’années. Bercé depuis son plus jeune âge par la musique et la peinture, ces deux passions ne se sont jamais essoufflées. Échange avec un homme à la tête bien pleine.

- L’Economiste: Quel regard portez-vous sur la jeune génération? Un conseil peut-être?
- David Negri:
J’aime la peinture dans son ensemble, pas uniquement celle de la rue comme on pourrait l’imaginer avec mon travail. Le plaisir est justement qu’elle se joue sur plusieurs siècles. Ce qui est intéressant est de voir son évolution au fil du temps, et de comprendre la vie du peintre. Néoclassique, romantique, primitif… avant de peindre moi-même, j’étais déjà un grand passionné. Pour autant, je n’ai pas de conseils à donner aux jeunes artistes quand ils me sollicitent. Ceux, dont le travail m’interpelle, finissent par rester dans mon atelier quelque temps. Je peux simplement leur parler de peinture en termes de générosité et d’intensité. L’important est de captiver. Faire que le public regarde la toile plutôt que la voir. Il y a des règles immuables, que ce soit dans la littérature, la sculpture, la photographie, tout est une question de rythme et d’équilibre. Peindre, c’est d’abord arriver à contenter l’œil. Là seulement, nous avons peut-être une chance que la personne s’assoit et regarde.

- D’où viennent vos drôles de personnages?
- J’ai toujours été passionné par les robots et la science-fiction entre films et romans de gare. Je pars d’un simple trait et je pousse la réflexion jusqu’à son terme. J’utilise les pièces de mécanique pour donner à ces totems cette touche «robot» justement. A travers eux, je raconte des histoires. Pour tout vous dire, je rêve d’être vampire pour avoir la vie éternelle et vivre la nuit. Si on arrive, dans le futur, à se coupler à la machine, il est bien possible d’atteindre cette éternité. Un bon moyen d’engranger toutes les connaissances et de rencontrer tous les grands personnages qui ont fait, font et feront l’histoire.

- Que vous apportent vos séjours à Jardin Rouge à Marrakech?
- Le lieu est déjà magique. J’aime cet échange entre artistes, découvrir leur travail et mettre un visage sur un nom. Nous discutons et échangeons autour du feu de cheminée. Le débat est permanent ici, c’est un véritable laboratoire d’idées. C’est d’ailleurs ce que je vis avec Tim, qui pourrait finir mes phrases tant nous sommes complices. Sans lui, je n’aurais pas pu m’essayer à la sculpture. Là où il est un bricoleur hors pair, moi je me serais déjà coupé un doigt en façonnant le bois. Nous pensons de la même manière et pouvons nous comprendre sans même nous parler. Cette présentation à Jardin Rouge est vraiment le résultat de notre duo.
Propos recueillis par Stéphanie JACOB

 

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