Competences & rh

Ecole publique: Un «suicide social» à l’horizon

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5208 Le 13/02/2018 | Partager
Un modèle inégalitaire aux conséquences fâcheuses
Formation de profils avec des valeurs et référentiels divers
Des élites qui préfèrent quitter le Maroc
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Plus la fracture scolaire s’agrandit, plus des fissures sociales s’installent. A terme, nous risquons de nous retrouver avec des populations qui s’ignorent et qui, peut-être, se haïssent (Ph. SIT) (Les visages ont été modifiés)

A l’école publique, les enfants issus de milieux difficiles se retrouvent désormais, dans la plupart des cas, entre eux. A ces élèves, le système sert une éducation au rabais, qui ne leur offre que très peu de chances de réussite. Leur avenir est scellé d’avance. L’école n’étant plus un ascenseur social, la probabilité pour eux d’améliorer leur rang social est très mince. Selon la Banque mondiale, les chances d’un fils d’ouvrier de devenir employeur non agricole au Maroc sont de seulement 1,9%.

En parallèle, nous retrouvons des enfants de catégories moyennes à aisées qui, eux aussi, se retrouvent entre eux. Sauf que, grâce à leur origine sociale, ils peuvent accéder à un enseignement payant de meilleure qualité, leur garantissant une trajectoire plus heureuse.

«Ce modèle inégalitaire est dangereux», estime le sociologue Jamal Khalil. A terme, cette situation peut avoir de graves conséquences. Il s’agit, en fait, d’une bombe sociale qui finira, tôt ou tard, par éclater.
Les premières répercussions, nous les voyons déjà. Chaque année, des centaines de milliers d’enfants quittent les bancs de l’école publique. «Elle est devenue répulsive. L’enfant a envie d’apprendre, mais devant lui, il ne trouve pas de structure répondant à son besoin. Il la rejette donc et se construit dans la rue», regrette Khalil.

Pour le sociologue, nous risquons, également, de former deux types de Marocains, portant des valeurs différentes, deux populations évoluant dans des mondes parallèles et développant de «la rancœur et de l’envie, l’une vis-à-vis de l’autre». «Le phénomène s’accélère, et ce sera dramatique», souligne-t-il.

Une menace pour le vivre-ensemble

La libéralisation du secteur a mené à l’importation de plusieurs modèles: français, américain, belge, turc, saoudien… formant des profils divers et avec des valeurs et des référentiels différents. «Les pays créent leur nation à travers l’école. La nation, ce n’est pas simplement des individus, mais un esprit, une âme, une culture et des références communes qui les réunissent. C’est là où les Marocains peuvent apprendre leur langue, leur histoire, le génie local…», relève le sociologue Mohamed Sghir Janjar. «L’enjeu est important, et c’est pour cela que l’école fait toujours l’objet de batailles», ajoute-t-il. Cette configuration est donc une menace pour la cohésion nationale et le vivre-ensemble.

Nombreux sont ceux qui choisissent d’envoyer leurs enfants à l’étranger après le bac, et même après la licence ou le master. Chaque année, 18% des diplômés du supérieur quittent le Maroc. L’ancien ministre de l’Enseignement supérieur avait parlé d’une véritable fuite des cadres.

Une enquête menée par l’Université Hassan II en 2016, auprès de 7.479 étudiants de 17 établissements, avait montré que plus de 19% souhaitent partir à l’étranger. Au niveau de certaines écoles d’ingénieurs, le taux va jusqu’à 26,5%. «Aujourd’hui, la classe moyenne vise à assurer une mobilité internationale à ses enfant, afin qu’ils puissent trouver du travail, là où il se trouve. C’est la tendance au niveau international. Elle s’assure donc de les doter au préalable du capital éducatif nécessaire», précise Janjar.   

Pour les élites formées dans des systèmes privés ou des missions étrangères, faire carrière au Maroc relève du défi. «Ce n’est pas évident de rester dans un pays d’analphabètes. Quand ils effectuent leurs études à l’étranger, ils se disent qu’ils n’ont pas grand-chose à faire au pays. Nous poussons des générations à quitter le Maroc. C’est quelque part un suicide social», pense Khalil. Or, le pays a besoin de toutes ses forces vives pour réussir son pari de développement.

Les effets seraient également économiques. «Ce sont les enfants accueillis dans les écoles publiques qui sont censés travailler dans les usines d’automobile, d’aéronautique, et dans les investissements que nous souhaitons attirer. Sauf qu’ils ne justifient pas des qualités nécessaires», souligne Janjar. «A un moment donné, le système scolaire commence à bloquer le projet économique», poursuit-il. A-t-on suffisamment conscience de ces enjeux?

Abandonnée de tous

Enseignants, cadres du ministère de l’Education nationale, ministres, membres du Conseil supérieur de l’éducation et patrons des syndicats ne sont pas des «clients» de l’école publique. Tous ceux censés la défendre n’y mettent pas leurs enfants, sauf exception. Ils n’en perçoivent donc pas toutes ses défaillances de manière concrète. Peu importe les discours et les stratégies, l’école publique est de fait abandonnée de tous.

 

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