International

Géopolitique: «L’Occident n’est plus le maître du monde»

Par Amin RBOUB | Edition N°:5204 Le 07/02/2018 | Partager
Le monde unipolaire est en panne de solutions
Quand la communauté internationale devient le monstre de Loch Ness
Pascale Boniface explique les enjeux stratégiques du nouvel ordre mondial
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Pascale Boniface: «Actuellement, la grande révolution stratégique, c’est la fin du duopole occidental sur la puissance. Forcément, cela impacte les esprits, les comportements, les habitudes, l’investissement, les rapports de force, la politique... Mais la fin du monopole sur la puissance ne signifie pas la perte de la puissance» (Ph. F. Al Nasser)

Le monde est en train de changer. L’accélération des technologies, la digitalisation tous azimuts, la transformation numérique, la globalisation... sont désormais le moteur de ce changement de paradigme que subit le village mondial.

Face à ces mutations qui annoncent plein de ruptures, et pour mieux cerner les enjeux des changements qui bouleversent le schéma des organisations, l’Association pour le progrès des dirigeants (APD) vient d’organiser une conférence, en partenariat avec L’Economiste, autour du thème: «Comprendre la géopolitique du monde en 2018».

Un événement animé par le géopolitologue français Pascale Boniface qui est également le fondateur et directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). L’expert a à son actif une soixantaine d’ouvrages. C’est de loin l’un des géopolitologues les plus suivis à l’échelle internationale.

Selon Pascale Boniface: il y a eu plusieurs types de mondialisations. La notion existait avant même l’apparition récente de ce substantif. La première mondialisation est relative à l’européanisation du monde. La 2e porte sur la révolution industrielle, la vapeur, l’invention du télégraphe, la photo... Elle a permis une accélération du temps puisqu’elle a réduit les distances entre les différents continents et pays.

L’autre manifestation de la mondialisation est apparue avec les deux guerres mondiales, puisque les deux blocs (Est-Ouest) étaient concernés ainsi que l’ensemble des pays inféodés aux deux puissances mondiales ou encore la colonisation. Aujourd’hui, où réside la différence de cette globalisation? Le contexte actuel est une conséquence directe du démantèlement du bloc soviétique et son corollaire qu’est la fin de la guerre froide et d’un monde bipolaire.

En plus de cet événement géopolitique, il y a eu le développement des nouvelles technologies qui se muent désormais en événement géostratégique. «Cette phase de mondialisation est une formidable contraction du temps et de l’espace», explique Boniface. Autrement dit, le rapport au temps et à l’espace n’est plus le même qu’il y a 2 ou 3 décennies. Les barrières politiques, spatio-temporelles, géographiques, idéologiques... s’estompent dans cette nouvelle ère de tout communication.

L’avant-gardiste théoricien canadien de la communication Marshall McLuhan a eu le talent et le génie de développer de manière prémonitoire la notion de village global. Un concept qui prend tout son sens aujourd’hui. «Le monde est devenu exactement comme un village, mais à l’échelle de la planète», confirme le chercheur français. Il en veut pour exemple que le pape est connu dans le monde entier au même titre que Ben Laden ou encore le footballeur Neymar...

«Le problème de ce village global est qu’il n’a pas de maire, ni de conseil municipal», signale Pascal Boniface. Du coup, l’on parle plus de la communauté internationale, un mot valise, pour en déplorer les échecs plutôt que de se féliciter de ses succès (crise des réfugiés, guerre en Syrie, le conflit israélo-palestinien, drame de migrants, terrorisme...).

«La communauté internationale devient comme le monstre de Loch Ness. Tout le monde en a entendu parler, mais personne ne l’a jamais vu».  Or, les grands défis sont globaux si l’on veut lutter contre le réchauffement climatique, le terrorisme, les pandémies, la pauvreté dans le monde... Mais l’on n’arrive pas à se mettre d’accord. Un pays quelle que soit sa taille ou sa puissance ne peut relever à lui seul ces défis. En revanche, il y a eu quelques exceptions telles que l’Accord de Paris sur le climat. Ceci étant, le constat global est que le monde unipolaire est en panne de solutions.

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La digitalisation tous azimuts est en train de bouleverser les codes en stimulant une nouvelle hiérarchisation des puissances. Internet est en passe de devenir un puissant moyen de lobbying et de renseignement inter-Etats

Il va sans dire qu’il y a une évolution plus importante dont on ne se rend pas compte et qui impacte le plus. C’est «la fin du monopole occidental sur la puissance». Auparavant, il n’y avait pas d’espace en dehors du monde occidental. La grande erreur des Etats-Unis aura été de penser que la fin du monde bipolaire se traduirait par  l’émergence d’un monde unipolaire.

Les Américains n’ont pas vu venir la globalisation via la liberté d’investir, la liberté du mouvement... Ce qui a fait émerger 60 à 70 pays dans ce qu’on appelait autrefois le tiers monde. Les Bric’s (Brésil, Inde, Chine) en plus de l’Afrique du Sud sont une catégorie initialement artificielle. Ce sont là 4 pays à forte population et à fort potentiel de croissance.

Se tromper d’époque et échouer

Au moment où les Etats-Unis surveillaient l’économie russe, ils n’ont pas vu émerger des dizaines de nouvelles puissances mondiales (Chine, Inde, Argentine, Malaisie, Uruguay, Maroc...) Une soixantaine de pays émergents. Actuellement, la grande révolution stratégique, c’est la fin du duopole occidental sur la puissance.

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La mondialisation induit de nouveaux flux et échanges commerciaux avec des villes qui concentrent les sièges des plus grandes manufactures et centres d’influences du business mondial

Forcément, cela impacte les esprits, les comportements, les habitudes, l’investissement, les relations entre pays, la politique... «Mais la fin du monopole sur la puissance ne signifie pas la perte de la puissance», tient à préciser Boniface. Ceci étant, il y a deux erreurs qui sont commises et qu’il faut éviter.

La première est une sorte de pessimisme et de déclinisme, qui a notamment atteint le France depuis très longtemps. Ce déclinisme amène les Occidentaux à dire: «Plus rien ne sera comme avant», ou «nous allons être submergés», ou encore: «Rien ne va se passer si l’on continue à agir comme auparavant».

A chaque fois que les Occidentaux veulent agir comme avant, ils se trompent d’époque et ils échouent. L’échec des Américains en Afghanistan reflète bien cette situation. C’est quand même la plus longue guerre que les Etats-Unis n’ont jamais menée. Enclenchée en 2001, la guerre d’Afghanistan révèle la même erreur d’analyse. Pour les Etats-Unis, et selon leur puissance militaire, il faut une guerre rapide, qu’ils doivent gagner rapidement.

Ensuite George W. Bush décide de quitter une guerre de nécessité par une guerre de choix (celle de l’Irak). Depuis, à quoi sert la suprématie militaire américaine en Afghanistan? Les Américains ont dépensé 800 milliards de dollars depuis 2001 en Afghanistan (dans un pays de 11 millions d’habitants). Cela représente à peu près 6 années d’aide publique mondiale au développement.

En 2008, George Bush dit : «Nous sommes en train de gagner la guerre. Nous ne sommes pas en train de la perdre». 8 à 9 ans plus tard, les Talibans contrôlent 50% du territoire afghan et peuvent intervenir à Kaboul comme ils veulent. Le problème est que lorsqu’on a un grand marteau, on voit des clous partout, explique Boniface. En clair, ayant un instrument militaire très puissant, les Américains pensent que tout peut être résolu par des moyens militaires.

Ce qui est une erreur tragique dans le cas de l’Afghanistan et de l’Irak. Depuis, des pays émergents, dont le Maroc fait partie, ne veulent plus se laisser dicter leur conduite par une puissance quelle qu’elle soit. Ces pays estiment qu’ils ont eux également leur mot à dire sur la gestion des affaires mondiales. Ils ont également leur mot à dire sur leur propre itinéraire et modèle de développement. L’époque de l’ingérence des grandes puissances est donc révolue.

Il y a toujours, bien sûr, des puissances qui sont plus importantes que d’autres. Elles ont un impact plus fort que les autres sur le monde. Mais, dans ce monde qui est en voie de multipolarisation, il va falloir trouver un multilatéralisme pour mieux le gouverner. «S’il n’y a pas de multilatéralisme, l’on ne peut pas prendre de décision», soutient le géopolitologue.

En même temps, l’on ne peut pas imposer sa décision. «La Russie ne peut pas imposer sa solution en Syrie. Cela ne marche pas! Au même titre, les Américains ne peuvent pas non plus imposer leurs solutions en Irak. Ça ne marchera pas», estime Boniface.

Selon lui, «l’instrument militaire est devenu un piège. Parce que celui qui s’en sert est pris dans un bourbier dont il ne peut pas forcément se relever». Parce que les guerres des contre-insurrections sont rapidement victorieuses par rapport à une intervention militaire, poursuit-il...

Aujourd’hui, ce monde globalisé n’est pas multipolaire, parce qu’il n’y a pas encore d’équivalence à la puissance américaine. Mais il n’est pas unipolaire non plus, parce que les Etats-Unis ne dirigent pas et ne peuvent pas diriger le monde tout seuls.  Barack Obama avait bien intégré cette donne.

Il ne voulait pas intervenir en Libye par exemple. C’est Hillary Clinton qui lui a forcé la main. Il s’est fait un peu forcer la main par le complexe militaro-industriel. Obama avait compris que le temps où il pouvait intervenir à droite et à gauche est révolu. C’est pour cela qu’il n’a pas ouvert de nouveaux fronts.

«Make America great again!»

Lorsque Donald Trump mène sa campagne avec le solgan: «Make America great again»... quelque part, il reconnaît implicitement qu’il y a un déclin américain. Autrement, pourquoi serait-il nécessaire de rendre sa grandeur aux Etats-Unis? Il y a donc bel et bien un déclin implicite des Etats-Unis, admet Pascale Boniface. Néanmoins, les Etats-Unis sont toujours la première puissance mondiale, notamment sur 4 facteurs: le facteur économique. C’est le premier PIB mondial. La Chine est encore loin derrière. La première puissance stratégique aussi: force militaire avec la triade avion-missiles, sous-marin, force de projection. Plus encore, les Américains peuvent suivre et espionner le monde.

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