Culture

Le dernier Nabil Ayouch: Un manifeste contre l’hypocrisie, la bigoterie et l’ignorance

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5204 Le 07/02/2018 | Partager
«Razzia», en salle à partir du 14 février
Une société plurielle à travers des personnages forts et émouvants
Le film le plus abouti du réalisateur
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Salima, interprétée par Maryam Touzani, essaye de se faire une place dans «une ville, et par ricochet un pays, qui a été envahie par ceux qui ont décidé que les corps devaient rester cachés et les âmes muettes» (Ph. Razzia)

Abdallah, magnifiquement interprété par Amine Ennaji,  ne rêvait que d’apprendre aux élèves de son école, dans un petit village niché dans le Haut Atlas, à  découvrir les étoiles, écouter le silence des montagnes,  le murmure des ruisseaux… Un rêve très vite anéanti par une administration sclérosée, porteuse d’une «réforme» à la pensée unique et à la langue unique.

Nous sommes dans les années 80, où la politique d’une arabisation sauvage, accompagnée d’une suppression des humanités: philosophie, sociologie… a réussi en un tour de force à créer une génération chez laquelle toute  forme d’esprit critique a été anéantie. 35 ans plus tard, les effets désastreux de cette politique sont visibles. 

En 2015, à Casablanca,  Salima (Maryam Touzani), elle, a un autre rêve, celui de vivre son destin de femme libre, de sentir les caresses des vagues de l’océan sur sa peau dénudée, dans «une ville, et par ricochet un pays, qui a été envahie par ceux qui ont décidé que les corps devaient rester cachés et les âmes muettes», comme le précise Nabil Ayouch.

Joe (Arieh Worthalter), le restaurateur de confession juive, de son côté, voit sa ville natale et par ricochet son pays, lui échapper, même s’il tente de rassurer maladroitement son vieux père en lui promettant «qu’il y aura toujours assez de juifs à Casa pour  (les) enterrer». Entre Ines (Dounia Binebine), l’adolescente bourgeoise en mal d’affection, et Hakim (Abdelilah Rachid), le jeune des quartiers populaires, à l’allure équivoque, qui rêve des feux de la scène, le mal-être est le même.

Joe, le restaurateur de confession juive, voit sa ville et par ricochet son pays lui échapper

 A travers des portraits croisés et transgénérationnels, le dernier long métrage de Nabil Ayouch «Razzia» décrypte subtilement  une société complexe tiraillée entre l’hypocrisie, l’ignorance, la bigoterie, l’oppression sexuelle et une soif et un désir de liberté de toute une génération, entre traditions et modernité. En toile de fond, les bruits sourds d’une révolte naissante augurent d’un avenir incertain. 

Mais  même s’il se dégage de chacun des 5 personnages principaux du film un immense sentiment de solitude et de chagrin, ils n’en restent pas moins «l’incarnation d’un espoir: chacun d’entre eux évoque, à sa manière, une différence ou une lutte intérieure qui nous garde vivants.

Ce sont des gens ordinaires que nous rencontrons dans la vie quotidienne et qui deviennent, de mon point de vue, héroïques par les combats individuels qu’ils mènent», précise le réalisateur de l’opus dont la sortie en salle est prévue le 14 février.

Depuis «Mektoub» sorti en 1997, en passant par «Ali Zaoua» (2000), «Une minute de Soleil en moins» (2003), «Les chevaux de Dieu»  (2012) ou encore le très polémique «Much loved» en 2015, Nabil Ayouch reste fidèle à ses thèmes de prédilection mettant en lumière les rebelles du quotidien, les laissés-pour-compte en utilisant des images, souvent très fortes et sans concession, sur les non-dits de la société marocaine.

«Razzia» n’échappe pas à la règle: Éducation, avortement, regard de l’homme sur la femme, sa place dans la société, éducation sexuelle, homosexualité, religion, violence, sexe et amour… des thèmes extrêmement complexes traités sans manichéisme et interprétés par des personnages profonds et d’une grande justesse.

Le tout rehaussé par quelques plans à couper le souffle et un travail sur la lumière très judicieux. Insistant tantôt sur les personnages éclairés par la projection, évoquant des émotions variées, tantôt par un enchevêtrement d’espaces filmiques: gigantesques, respirant la liberté et le grand air dans la première partie du film, sombres et magistralement oppressants dans la seconde.

Des thèmes extrêmement complexes traités sans manichéisme et interprétés par des personnages profonds

 Si le réalisateur nous a habitué à des films de très bonne facture, ce huitième opus, sans être un véritable chef-d’œuvre, semble être le plus accompli de sa carrière. On excusera très vite les quelques longueurs (le film de presque 2h aurait pu faire l’économie d’une bonne dizaine de minutes), certaines images à la symbolique trop évidente (Salima enterrant sur la plage le petit oiseau mort, remis par  un jeune gamin) ou encore des scènes à notre sens surjouées (les gosses de riches surexcités humiliant une cheikha et entraînant une baston généralisée aux conséquences dramatiques).

En somme, un film audacieux, mettant en lumière la frustration potentiellement explosive d’une génération hétérogène qui ne demande qu’à vivre dignement sa différence à l’image de l’introduction du film tirée d’un proverbe berbère: «Heureux celui qui peut agir selon ses désirs». A voir absolument.

Une direction d’acteurs parfaitement maîtrisée

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Si Amine Ennaji est magistral dans le rôle d’Abdallah, Maryam Touzani, campant une Leila rebelle et emplie de doutes,  est  hypnotique, la jeune Dounia Binebine touchante et vraie, c’est d’Abdelilah Rachid jouant le rôle d’un Hakim ambigu  que vient la surprise. Le jeune acteur révélé dans «Les chevaux de Dieu» du même réalisateur crève l’écran. Sa prestation où il se rêve en Freddy Mercury sur une scène de théâtre, face à une salle de spectacle entièrement vide est l’une des scènes les plus poignantes du film. L’acteur  semble avec ce geste grandiose, défier sa famille, son quartier populaire de la médina, son destin et la société tout entière  qui font barrage à son rêve de musique, de liberté, d’émancipation.  Le gros plan sur son visage aux yeux soulignés de khol, brouillés par les larmes, porte en lui seul toute la détresse d’une jeunesse aux ailes coupées, aux rêves brisés par la réalité brutale d’une existence sans issue et dont la réponse selon le réalisateur est  «une (razzia) qui se prépare, plus abstraite, à la violence désincarnée, qui vise à récupérer ce qu’on leur a pris».

 

 

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