Société

Tahar Ghallab, l’icône du mouvement national, se souvient…

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5199 Le 31/01/2018 | Partager
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Tahar Ghallab est l’un des rares survivants du mouvement national après le décès, en 2017, de deux autres figures emblématiques du nationalisme marocain, M’hammed Boucetta et Abdelkrim Ghallab, le frère aîné de Tahar (Ph. JM)

A 96 ans, Tahar Ghallab garde toujours des souvenirs intacts des années 1940. C’est l’un des rares survivants du mouvement national qui a vécu intensément l’épisode du 11 janvier 1944. Mais, selon lui, c’est le 18 novembre 1933, date de la visite du sultan Mohamed Ben Youssef à Fès, qui a enclenché le processus d’indépendance.

Nous l’avons rencontré chez lui, dans sa villa sise Abdelkrim El Khattabi à Casablanca, à un jour de la dernière célébration de l’anniversaire du 11 janvier 1944. Tahar Ghallab est l’un des rares survivants du mouvement national après le décès, en 2017, de deux autres figures emblématiques du nationalisme marocain, M’hammed Boucetta, à l’âge de 92 ans, et Abdelkrim Ghallab, le frère aîné de Tahar, à l’âge de 98 ans.

C’est sa famille qui nous a invité à nous rendre auprès de son patriarche, qui a exprimé le besoin de nous rencontrer pour révéler quelques informations «inédites» sur les circonstances du 11 janvier.  Difficile de décliner l’invitation, moins pour recueillir ces «informations», - car des tonnes de pages sur le nationalisme marocain ont déjà été écrites par des historiens et concernés eux-mêmes -, que pour écouter de vive voix, l’un des survivants, sinon le seul, de cette époque charnière de l’histoire du Maroc.

Si Tahar avait à cette époque 22 ans, et son engagement sur les traces du leader Allal El Fassi, son mentor, est déjà bien solide. Notre première question fut: «Si Taher, seriez-vous le seul nationaliste de cette époque encore en vie?» Notre interlocuteur, avec modestie et sérénité, nous répond: «J’ignore si je suis le dernier de cette génération, mais il me semble qu’un autre est encore vivant, c’est M’hammed Iraki et il est à Fès.» Renseignement pris, nous apprenons qu’une troisième personne, vraisemblablement la seule femme nationaliste, est encore en vie: Halima Belkadi.

A plus de 90 ans, elle est l’une des militantes de «Akhawat Assafa» (Sœurs de la pureté) à Rabat, la première ONG féministe du Maroc, créée dans le sillage du mouvement pour l’indépendance. Si Tahar a franchi ses 96 ans. Il voit à peine, sinon des ombres se mouvant autour lui, mais sa voix demeure intacte, audible, ferme. Son caractère n’a rien perdu de sa dignité ni sa mémoire de son infaillibilité. Une mémoire phénoménale. Il commence à nous égrener son histoire, en arabe.

Tahar appartient à cette génération d’arabophones dans le sillage du leader Allal El Fassi. Pendant plus de trois heures, il nous déroule, sans hésitation sur les dates ni les lieux, la bobine de sa mémoire. Avec un sens aigu de la chronologie pour mieux préparer son interlocuteur aux enchevêtrements des petites histoires qui enrichissent la grande, celle du 11 janvier 1944.

L’apprentissage du nationalisme à l’école

Ses souvenirs remontent loin, à la première école que Si Tahar a fréquentée, à Fès, créée par les nationalistes: l’école Sidi Bennani au quartier Diwane. «Nombre de leaders ont

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 Ils étaient 67 personnes, dont une seule femme, à avoir signé le document, rédigé par les deux avocats Ahmed El Hamiani Khatat et Ahmed Bahnin et amendé par leurs compagnons (Ph. DR)

fréquenté cette institution, parmi eux Abdelaziz Bendriss, Bouchta Jamaï et autres. Nous n’y apprenions pas que la lecture, l’écriture et l’apprentissage du saint Coran; comme toutes les autres écoles fondées par les nationalistes, elle nous inculquait aussi l’amour de la patrie, la défense de son identité, et le rejet de l’occupant français». Avant de devenir école ouverte aux enfants de Fès, elle fut d’abord une zaouia, se rappelle-t-il, «qui a produit d’éminents oulémas réformateurs.»

Si bien qu’elle est devenue suspecte aux yeux du protectorat français, qui voulut la fermer. Et de nous rappeler cet épisode, avec la nostalgie dans le regard, et la flamme nationaliste encore vivante dans le cœur et les gestes: «Cette école était dirigée par mon père, Ahmed Ghallab. Le protectorat envoya un jour Abdelhay Kettani, un alim à sa solde, pour la fermer.

Après de dures conciliabules avec mon père, qui essuya au passage une gifle de la main de ce serviteur du protectorat, il n’a pas pu arriver à son dessein.» Le deuxième souvenir de Si Tahar remonte, lui, à 1933, date de la visite du Sultan Mohamed Ben Youssef à Fès. Une date fondatrice, estime Si Tahar, qu’on fait apprendre aux enfants dans les livres d’histoire, mais qui n’a toujours pas été appréciée à sa juste valeur, «mais là, je vous la raconte comme je l’ai vécue, sans rien dissimuler.» Avec les sultans Abdelaziz et Moulay Hafid et leur génuflexion face au protectorat, analyse-t-il, «la monarchie avait perdu de son aura aux yeux du peuple.

C’est le mouvement national qui lui a rendu ses titres de noblesse. De sultan, Mohamed Ben Youssef acquiert le qualificatif de Roi». Le noyau nationaliste saisit l’occasion de cette visite avec intelligence et perspicacité, continue Si Ghallab, l’accueil qu’il lui a réservé était digne d’un Roi. «Le slogan “Vive le Roi” est lancé pour la première fois lors du cortège qui emmenait le sultan à la médina. Ce vivat impressionna le sultan, intimida la garde royale. Cette dernière prit peur, «se disloque, laissant le Roi seul sur son cheval avec ses admirateurs autour de lui.»

La résidence, suite à cet événement, lui transmet sa vive colère, lui faisant savoir qu’il ne pouvait plus assurer sa sécurité à l’avenir, autant pour lui d’accomplir dorénavant sa prière du vendredi dans la mosquée du palais. Le sultan refusa net, raconte Si Tahar. On lui proposa en échange la mosquée de Boujloud, le protectorat essuya un nouveau refus.

Le sultan ne voulait accomplir cette prière, comme le voulait la tradition, qu’à la mosquée Qaraouiyine. Peu de temps après, toujours en 1933, un 18 novembre, se rappelle notre interlocuteur, les jeunes de Fès ont été conviés à une cérémonie à Janan Sebil pour célébrer la fête du trône. «Nous, jeunes, ne connaissions à l’époque que les deux fêtes religieuses, l’Aïd seghir (célébrant la fin du Ramadan) et l’Aïd El kebir (fête du sacrifice), et voilà qu’on nous invite à en célébrer une nouvelle».

L’année suivante (1934), poursuit Si Ghallab, l’administration du protectorat officialise la fête du trône du 18 novembre, célébrée avec ferveur, depuis, par les nationalistes chaque année. Qui est cette personnalité qui a insufflé l’idée de la revendication de l’indépendance? «C’est tout le groupe arrêté et torturé en 1937», répond notre interlocuteur, constitué, rappelons-le, d’Ahmed Balafrej, Omar ben Abdeljalil, Mohamed Yazidi, Abdelaziz Bendriss et  Ahmed Mekouar. 

«Le manifeste a été rédigé dans la maison de ce dernier», continue-t-il, et «je peux vous certifier que la tête pensante du mot indépendance, c’est Ahmed Balafrej». Quant à la plume qui a servi à sa rédaction, elle se trouve jusqu’à nos jours, affirme Si Tahar, dans la maison des Mekouar, à Fès.

 

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