Société

Rachid Benzine décortique «l’obésité» de l’islam

Par Amin RBOUB | Edition N°:5174 Le 22/12/2017 | Partager
Coran, islamisation rampante, sacralisation, Daech... Tout y passe
Les fondamentaux de l’analyse herméneutique
Le disciple d’Arkoun sort des sentiers battus
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Rachid Benzine: «Le contraire de la connaissance n’est pas l’ignorance mais les certitudes. Dans le monde arabo-musulman, nous avons beaucoup de certitudes sur notre histoire et sur nous-mêmes» (Ph. RB)

Figure de proue de l’islam libéral francophone, Rachid Benzine est un islamologue, politologue et enseignant-chercheur franco-marocain. Il est aussi chercheur associé au fonds Paul Ricœur. Benzine s’est fait le plus connaître par ses études herméneutiques sur le Coran. Il développe des idées et des approches pour l’étude contemporaine de l’islam qui relèvent de l’articulation de la pensée islamique aux sciences humaines et sociales modernes. Dans cette interview, il revient sur son livre «Lettres à Nour».

-  L’Economiste:  Qu’est-ce qui vous a inspiré votre livre «Lettres à Nour»? Est-ce que c’est du vécu?
- Rachid Benzine:
  Tout d’abord, c’est un travail de recherche que j’ai pu faire sur l’analyse du discours de Daech. Le fait d’avoir été en prison pour écouter des jeunes djihadistes qui reviennent de Syrie m’a aussi beaucoup aidé. De plus, j’habite la ville de Trappes où plus de 70 jeunes sont partis au Cham pour le djihad. J’ai rencontré leurs parents et j’ai pu constater à travers des échanges les douleurs que cela provoque chez les familles de ces jeunes-là.  Ensuite, à partir du 13 novembre 2015, j’ai ressenti une déchirure. Il a donc fallu rendre compte de cette déchirure et de cette violence qui a ressurgi d’un seul coup à Paris (ndlr: attentats de Paris dans les 10e et 11e arrondissements). Il m’a semblé que seul le récit, seule la littérature, seule la fiction pouvaient nous donner la capacité d’aller au-delà de cette violence pour la réfléchir.  De là est venue l’idée d’écrire ce roman épistolaire qui raconte la correspondance entre un père professeur de philosophie et sa fille (Nour) érudite qui a décidé un jour de partir rejoindre  Daech. C’est donc un échange épistolaire qui va durer deux ans entre les arguments du père qui essaie de raisonner sa fille. De l’autre côté, il y a Nour qui est dans l’idéologie. Elle explique à son père pourquoi elle continue le combat.

-  Cela vous a pris deux ans d’immersion! Quels enseignements tirés de cette histoire?
- Tout à fait, ce sont deux longues années d’échanges et d’immersion dans une idéologie que j’ai essayé de comprendre à travers une fiction et à travers l’intime. C’est-à-dire cet amour assez incroyable entre ce père et cette fille. Et ni l’un, ni l’autre ne renonce à cet amour. Simplement, il y a une idéologie qui les sépare. Cela renseigne sur les familles où l’un des enfants commence à emprunter une voie radicale ou fondamentaliste, ou encore les ruptures qui s’ensuivent. Ce livre vient  surtout montrer que personne n’est à l’abri. En allant en prison, j’ai découvert qu’il y a des jeunes qui étaient brillants intellectuellement, qui ont fait de longues études... Donc, ce ne sont pas que des pauvres, des illettrés ou des gens malades qui adhèrent à cette idéologie.
 
- Qu’ évoque pour vous le mot «radical»?
- Les mots n’ont que des usages. Je peux définir le terme radical comme étant une pensée extrême en plus du  passage  à un acte violent.  Parce qu’on peut avoir une pensée extrême sans passer à la violence. Cela existe le fondamentalisme religieux. Ce sont des productions historiques complètement récentes, qui parfois se donnent le cachet de l’authenticité, alors qu’elles sont le fruit de nos sociétés contemporaines.
 - Aujourd’hui, quelle lecture faites-vous de l’islamisation rampante dans le monde arabo-musulman? N’est-ce pas là l’une des  réponses à la stigmatisation de l’islam par l’Occident?
-  Il faut à mon avis appréhender cette question de deux manières. D’abord, essayer de comprendre ce qui arrive aux sociétés arabes depuis les indépendances. Finalement, le nationalisme a échoué.  Du coup, nous avons affaire à un islam politique et une islamisation des sociétés. Lorsque l’Arabie Saoudite crée l’Université de Médine en 1961 avec pour objectif de wahhabiser l’islam mondial, ce n’est pas là une question de l’Occident, c’est plutôt une affaire des pétrodollars.  Ce qui se passe avec l’Occident et ses rapports avec l’islam ne fait que crisper davantage cette islamisation. Personne aujourd’hui ne peut nier que les codes vestimentaires et langagiers deviennent de plus en plus religieux un peu partout. C’est ce que l’Iranien Abdolkarim Soroush appelle «l’obésité de la religion».
 
- Justement, qu’entendez vous par l’obésité de la religion?
-  C’est la traduction de la religiosité à outrance. En clair, la religion est  partout. On lui demande tellement de répondre aux besoins de la société sur le plan éducatif,  sentimental... Le religieux est aujourd’hui omniprésent. Mais à force d’être partout, il n’est nulle part. C’est peut-être cela la problématique. Nous sommes dans un islam qui se veut de plus en plus identitaire, et qui passe par l’alimentaire et le vestimentaire, la partie la moins intéressante du religieux finalement.

- Mais il faut dire que Daech entretient une sorte de promesse envers une jeunesse mondiale déçue et en perte de repères. Il y a du marketing derrière qui répond à des attentes et un discours qui transcende le discours des religieux et des Etats...
- Vous avez raison. Daech propose une révolution à la fois théologique et politique. Il faut travailler sur ces deux dimensions. Il y a une espérance et une promesse.  L’abbé Pierre disait souvent qu’une «civilisation se mesure à la qualité des objets de colère qu’elle est capable de proposer à sa jeunesse».  Et Daech propose un objet de colère qui repose sur un certain nombre de mythes et d’imaginaires mobilisés, notamment la question de l’unité du monde musulman, la question de la dignité, de la pureté, du salut... Autant d’éléments qui peuvent parler à la jeunesse.  En même temps, les intellectuels évitent de travailler sur le religieux, le Coran, la question prophétique... parce que c’est un terrain explosif.  Ce champ miné expose les intellectuels à toucher à des textes sacrés, à des certitudes, à des pensées qui se veulent sacrées... Et René Gérard nous a  très bien montré le lien entre le sacré et la violence.  Or, celui qui va essayer d’interroger le Coran par rapport à un certain nombre de lectures, celui-là sera automatiquement considéré comme une menace, ou quelqu’un à bannir. D’autant plus que la plupart des musulmans sont devenus des espèces de citadelles assiégées. Du coup, l’islam est aujourd’hui dans une impasse, parce qu’il est utilisé  politiquement et socialement.  En clair, on le vide de son contenu spirituel pour le réduire à des notions de halal et de haram. Plus vous mettez du haram dans une société, plus vous développez des frustrations. Au fil du temps, ces frustrations vont se développer vers de la perversion.  Si des jeunes commencent à croire qu’en mourant en kamikaze, ils vont se retrouver avec des vierges au paradis, c’est que ce type de message répond aussi à des frustrations sexuelles dans nos sociétés.
 
- Mais que peut-on faire face à cette «Daéchisation» tous azimuts des esprits?
-  Je pense que nous ne devons pas nous inscrire dans le déni et admettre que Daech est aussi une partie de l’islam.  Autrement dit, le phénomène Daech est aussi une certaine lecture de l’islam.  En clair, le mal est aussi interne. Certes, l’Occident a également sa part de responsabilité au niveau de la politique internationale, au fait que les Américains ont complètement chamboulé  des sociétés... Mais ce n’est pas seulement l’Occident.  Aujourd’hui, la réponse à Daech consiste à ne pas répondre au religieux par du religieux. On ne répond pas à du sacré par le sacré. A mon sens, il faut beaucoup plus aborder la question d’un point de vue de l’histoire, de l’anthropologie, de la sociologie... pour désislamiser le discours.  En clair, inscrire le temps de l’islam dans le temps humain, ou encore humaniser les croyances. Tant que nous n’abordons pas le texte religieux d’un point de vue historique, nous continuerons à alimenter les frustrations et les fantasmes d’un certain nombre de jeunes qui veulent revenir à un âge d’or qui n’a jamais existé. C’est une fiction que l’on continue à se raconter.  
 
- Dans votre livre, vous dites qu’il n’y a pas pire que les certitudes qui amplifient les ignorances. «Les doutes doivent l’emporter sur les certitudes... Il y a tant d’innocences sacrifiées sur l’autel des certitudes»... Faut-il douter de tout?
- Heureusement qu’il y a le doute! Cela veut dire que nous avons besoin de développer une meilleure éducation et une instruction critique. Car le contraire de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais les certitudes. Et nous avons beaucoup de certitudes sur notre histoire et sur nous-mêmes.  Introduire une petite dose d’incertitude nous aiderait beaucoup.
 
- Quand on lit vos livres, ou l’on assiste à vos débats, on en sort jamais les mêmes. Il y a souvent des remises en cause, voire parfois des déceptions et des frustrations?
- Absolument! Lorsque j’interviens dans des universités, des conférences ou dans des classes d’écoles, je précise que je n’interviens pas en tant que théologien, imam, alem ou fquih qui fait des prêches. Ce n’est pas mon travail.  Moi, j’aborde le Coran en tant que document historique, en tant qu’archives dans un contexte historique. Et ce n’est pas du tout les mêmes supposés ni les mêmes axiomes. Parce que selon les axiomes, vous n’avez pas du tout la même lecture.  Si vous partez du principe que le Coran est Parole de Dieu, descendue sur le Prophète à travers l’Ange Gabriel, c’est ce qu’on appelle des axiomes. Et c’est à partir de ces axiomes-là que l’on peut lire le texte. Mais lorsque vous vous situez à partir de l’histoire, la question que le Coran est Parole de Dieu ou non n’est pas du tout pertinente.  Vous prenez le Coran en tant que document historique, comme lorsque vous étudiez  Platon, Dostoïevski, la Bible... c’est-à-dire qu’on applique les règles de l’analyse historique. Et c’est peut être de là que vient le problème. En clair, les gens ne sont pas suffisamment habitués à aborder le texte de cette manière. Je comprends que cela puisse générer de la frustration, créer des attentes... Car les gens sont généralement en attente d’une parole religieuse que moi je ne peux pas donner. Les gens sont en attente, je dirais de la défense de l’islam. Ce n’est pas mon rôle. Pour moi, l’islam n’a pas besoin d’être défendu. L’islam, c’est d’abord la manière dont les gens le vivent au quotidien. Si  l’expression de cette religiosité crée des ruptures, c’est que nous avons un problème.
 -  Vous êtes aussi en train de dire qu’il ne faut pas trop sacraliser le Coran... vous dites aussi  que le Coran n’est pas Dieu, c’est plutôt un fragment de Dieu. Cela sème beaucoup de doutes...
- C’est-à-dire que l’on parle beaucoup de slogans, de choses que l’on ne pense pas du tout. J’étais dans une école, les élèves m’ont dit que «le Coran est valable en tout temps et en tout lieu». J’ai dit, mais qu’est-ce que cela veut dire? C’est un slogan qui vous empêche de penser. Comme lorsqu’on dit que le Coran est sacré, ou encore que le Coran est intouchable... Ce genre de slogans empêchent les gens de penser. C’est dire qu’aujourd’hui le Coran est devenu un élément de fétiches que parfois les gens embrassent. Finalement, c’est une espèce de «textolâtrie». Moi je tiens à dire que le Coran est une trace de la parole. Mais la parole nous ne l’avons pas. C’est ce qui circule en termes de sens, alors que l’écriture est une trace. C’est déjà beaucoup d’avoir une trace. Il faut faire très attention! Car à force de dire que le Coran est sacré, qu’il ne faut pas le toucher, finalement on empêche les gens de pouvoir se réapproprier  ce texte-là. Pour moi, le fait de le dire laisse sous-entendre que l’on veut avoir un pouvoir sur les gens.  Mais je pars du principe que les gens sont intelligents, qu’ils ont un esprit critique et que l’on doit leur donner les outils pour qu’ils puissent lire et arrêter de déléguer leur responsabilité éthique de lecteurs à des gens qui, soi disant savent tout.  Et l’on voit bien qu’à l’intérieur de l’islam, il y a une multiplicité d’interprétations, une multiplicité de courants. Et chaque courant prétend être l’authentique, le vrai, l’unique, le seul... Le problème aussi à l’intérieur de l’islam, c’est que l’on n’accepte pas la pluralité des voix. Moi j’accepte qu’on puisse avoir une lecture pieuse, une lecture mystique, politique de l’islam... simplement que le Coran puisse avoir une lecture strictement académique, sans que les enjeux de la croyance n’entrent en compte.

- J’aimerais vous faire réagir par rapport à des citations dans votre livre où vous parlez du discours de Daech qui fait miroiter la promesse «d’un paradis de pacotille, où les vierges s’obtiendraient à coups de suicides criminels»... «Plus je causerai de morts en me suicidant, plus j’obtiendrais de vierges»...
- Il s’agit là d’une fiction. Le personnage du père dans le roman est un philosophe érudit très pieux. Il dit que les jeunes de Daech sont désespérés. Il ne comprend pas que sa fille, qui a pourtant reçu une bonne éducation, qui adore la philosophie, qui est brillante, croit elle aussi aux promesses de Daech.

Le Coran

Dans l’introduction de son livre intitulé «Le Coran expliqué aux jeunes», Rachid Benzine explique que «le Coran vient sceller de nouveaux liens entre les hommes et ce Dieu qui leur a parlé». Mais quelle est cette Parole? D’où vient-elle? A qui s’adresset-elle et que dit-elle? «Il ne faut pas oublier qu’entre les hommes qui ont entendu cette parole dès le début et ceux qui la liront dans un texte écrit bien plus tard, de nombreuses années s’écoulent.

Il est important pour nous de retrouver les traces, les indices, de ce qui s’est passé au début, les circonstances de la Parole coranique et ce qu’en ont compris les premiers auditeurs...», soutient l’auteur.  Il faut aussi, poursuit-il, tenter de comprendre comment on est passé de l’oral à l’écrit, et le sens de cette mutation, car c’en est une. Rendre au texte sa part de vie, c’est donc essayer d’en explorer tous les secrets et les aspérités, pour comprendre aujourd’hui ce qui s’y est dit autrefois, dans les débuts de sa proclamation.

Le Coran, Parole de vie pour des millions d’hommes à travers le monde et source de curiosité pour des millions d’autres, doit être lu et regardé comme un chaînon dans une très longue histoire, précise l’islamologue. «Il contient des récits appartenant à la mémoire collective des hommes: un peu comme un miroir, il reflète leurs plus grandes angoisses comme leurs plus fervents espoirs».

Bien sûr, il fonde aussi une nouvelle religion, il est sacré et unique pour ses fidèles, mais sa part d’humanité, d’enracinement dans une histoire, ne doit pas disparaître, encore moins aujourd’hui, où l’humanité se sent placée sous la menace de nouveaux dangers. Parce qu’il appartient à l’histoire des hommes, soutient Benzine.

Lettres à Nour: Le pitch...

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«Je suis, depuis des mois, travaillé par une question lancinante, qui revient cogner en moi comme une migraine, récurrente, familière. Pourquoi de jeunes hommes et jeunes femmes, nés dans mon pays, issus de ma culture, dont les appartenances semblent recouvrir les miennes, décident-ils de partir dans un pays en guerre et de tuer au nom d’un Dieu qui est aussi le mien? Cette question violente a pris une dimension nouvelle le soir du 13 novembre 2015, quand cette évidence effrayante m’a déchiré intérieurement: une partie de moi venait de s’en prendre à une autre partie de moi, d’y semer la mort et la douleur. Comment vivre avec cette déchirure? Ainsi a pris forme, peu à peu, ce dialogue épistolaire entre un père et sa fille partie faire le djihad... Ce dialogue impossible, difficile, je l’ai imaginé», résume l’auteur Rachid Benzine, dans son livre intitulé: «Nour,  pourquoi n’ai-je rien vu venir?».  Editions du Seuil.

Propos recueillis par Amin RBOUB

 

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