Tribune

Université: Des défis pédagogiques et numérique

Par Raja BENSAOUD | Edition N°:5143 Le 08/11/2017 | Partager

Juriste et intervenante en grandes écoles, Raja Bensaoud a occupé plusieurs postes dont ceux de directeur des Relations extérieures à l’Odep, de chef de cabinet ministériel et de directeur de la communication à Royal Air Maroc  

Après d’autres secteurs comme la culture, l’édition, les loisirs ou le tourisme, l’enseignement supérieur a été percuté, ces dernières années, par plusieurs vagues provoquées par le numérique. En permettant l’accès libre et ouvert à une masse de ressources pédagogiques ou encyclopédiques jamais égalée, le numérique a  bouleversé les schémas préétablis et modifié en profondeur le rapport au savoir.

Le président de la prestigieuse université californienne, Stanford, a qualifié de «Tsunami éducatif» les changements induits par les Technologies de l’information  et de la communication dans l’enseignement (TICE).  Face à cette évolution, qui ne fera que s’amplifier, l’université est questionnée en profondeur sur ses modèles pédagogiques, sa capacité à former des profils différents et à saisir les potentialités qu’offrent les outils numériques pour faire progresser les modes d’apprentissage et favoriser la réussite des étudiants. Ces outils s’inscrivent, d’ailleurs, dans le mode de vie d’une population estudiantine désormais ultra connectée, porteuse d’une nouvelle culture et qui s’attend, lorsqu’elle arrive à l’université, à ce que l’institution s’adapte à ses usages.

A cela s’ajoute le fait que les étudiants doivent, durant leur formation, être en contact permanent avec les nouvelles technologies pour développer le maniement des outils numériques à un moment où l’absence de techno-compétences est en train de devenir une nouvelle forme d’illettrisme.

Il est aujourd’hui attendu de l’université, en plus de ses missions fondamentales, l’enseignement et la recherche, qu’elle réussisse à assurer l’insertion professionnelle de ses diplômés. Répondre à cette attente revient à offrir aux étudiants de nouvelles expériences pédagogiques et les préparer à un environnement socioéconomique complexe, très mouvant et qui exige d’eux une grande capacité d’adaptation.

Dans  un rapport intitule «Le plan national américain: éducation et technologie 2016», on peut lire que «les compétences académiques essentielles  au XXIe siècle  sont essentiellement le développement de la pensée critique, la résolution de problèmes complexes, la collaboration et le maniement des outils numériques». Le Forum de Davos de 2016 a, de son côté, insisté sur la capacité à résoudre des problèmes complexes, l’esprit critique et la créativité. 

Pour préparer les jeunes à réussir, l’université doit les aider à acquérir ces compétences décisives. Il s’agit aussi de les accompagner dans le chemin de l’autonomie en mettant l’accent sur «l’apprendre à apprendre» en passant de la pédagogie à l’heutagogie. Dans un rapport réalisé par Dell Technologies et l’Institut pour le futur (IFTF), un think tank californien, il est indiqué que « la capacité à acquérir de nouvelles connaissances sera plus précieuse que la connaissance elle-même ».

Ces défis que l’université doit relever exigent un renouvellement des pratiques pédagogiques et des méthodes d’enseignement. On ne peut plus enseigner comme l’on a appris. Le traditionnel cours magistral, qui reste prégnant dans la plupart de nos universités, avec un amphi surchargé, où l’enseignant, incarnant le rôle du sachant, s’adresse à des centaines d’inconnus est de moins en moins pertinent. Il suscite démotivation et absentéisme.

De nouvelles manières d’enseigner, centrées sur l’étudiant,  s’imposent aujourd’hui: des méthodes actives comme l’approche par projet ou par problème, les simulations ou les études de cas  qui permettent de mobiliser les connaissances transversales des apprenants et les impliquent dans leur apprentissage. «J'entends et j'oublie, je vois et je me souviens, je fais et je comprends», disait Confucius. Il faut aussi varier les styles d’apprentissage pour inclure tout type d’apprenant (apprentissage inclusif).

Plusieurs de ces  innovations pédagogiques peuvent être facilitées et soutenues par le recours à des outils TICE à condition toutefois de recenser les besoins pédagogiques et d’identifier les ressources techniques qui peuvent y répondre efficacement. Certains de ces outils peuvent rendre les cours en amphi plus interactifs (dispositifs mobiles, réseau sans fil, boîtiers de vote ou tableaux numériques interactifs (TNI)). Elles peuvent aussi rendre l’apprentissage plus attractif ou favoriser l’expérimentation. C’est le cas de l’utilisation des wiki pour écrire des rapports ou la création de vidéos pour présenter un projet.

Dans ce dispositif pédagogique, l’enseignant devient un accompagnateur, un guide et une  des ressources que les étudiants sollicitent durant leur parcours d’apprentissage. Cette nouvelle posture lui permet d’améliorer sa propre efficacité, de trouver un nouveau sens à sa mission et de rester pertinent aux yeux de ses étudiants.

Cette intégration du numérique en pédagogie universitaire ne peut toutefois donner de résultats, en termes d’amélioration de l’efficacité des apprentissages, que si elle est adoptée par les enseignants. C’est aussi une question complexe qui ne se limite pas à mettre de simples outils au service de la pédagogie. Elle nécessite du temps et des efforts, et implique un changement dans la manière d’enseigner ainsi que la reconstruction des modules ou des cours.

Or, beaucoup d’enseignants sont des immigrés du numérique et ne sont pas préparés à une telle transformation de leur métier. Et c’est là où réside un des enjeux majeurs pour l’université dans les années qui viennent: accompagner les enseignants dans ces adaptations et engager, avec eux, le chantier de l’innovation pédagogique, dans une logique de co-construction.

Un tel projet implique des dispositifs qui mobilisent des compétences très diverses: ingénierie pédagogique et technique, gestion de projet et conseils aux enseignants sur les questions que leur pose leur métier au quotidien. Cet accompagnement doit, par ailleurs, se déployer dans le cadre de la liberté académique des enseignants et non selon une approche d’injonction ou l’offre de solutions pré-formatées.

Le rôle de l’accompagnement devrait être d’apporter un éclairage dans le choix des TICE qui ont une plus-value en matière d’apprentissage et d’appuyer les enseignants dans la transformation de leurs pratiques pédagogiques: conception de cours en ligne et leur scénarisation, élaboration de ressources numériques, enseignement à distance, animation de communautés d’apprentissage en ligne, etc.

Pour la plupart des universités marocaines, l’innovation pédagogique ne semble pas être une priorité pour ne pas dire qu’elle reste un angle mort. L’utilisation du numérique est faite de manière dispersée et très inégale.  Pour autant, certaines universités ne sont pas restées inertes et ont commencé à jouer la carte du numérique.

L’Université Cadi Ayyad vient de développer une première filière en mode hybride (l'apprentissage à distance et en mode présentiel). D’autres institutions comme l’Université Hassan II ont suivi cette voie, quand d’autres donnent le sentiment qu’elles tiennent davantage du cours de rattrapage. Les initiatives se multiplient mais le système pédagogique universitaire, dans sa globalité, a peu changé à un moment où, dans la plupart des pays, les universités sont en train d’opérer des changements à grande vitesse.

Innovation

En Estonie, championne européenne du numérique, les universités ont  fait appel à des «médiateurs technologiques» et engagé des plans de formation des enseignants sur les outils numériques et leur application en pédagogie. Le Danemark a mis en place un programme de formation spécial des enseignants sur les TICE. En France, l’Université de Strasbourg a créé un institut dédié à la formation du corps enseignant sur l’innovation pédagogique.

 

 

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