Economie

Matières premières: Comment les cours vont se comporter

Par Amine SAHRANE | Edition N°:5122 Le 09/10/2017 | Partager
Les marchés entrent dans une «longue phase de prix déprimés»
La production agricole atteint des niveaux records
Garder un œil sur les changements géopolitiques, et les développements technologiques
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La scène énergétique reste dans une grande confusion, écrit le rapport, qui se demande si l’Amérique n’est pas «great again» sur ces marchés, parodiant les promesses électorales de Trump et la réplique de Macron, quand Washington a décidé la sortie de l’accord de Paris. Chalmin et ses experts après avoir soigneusement aligné les arguments, prennent le pari que le prix du baril va rester encore aux alentours de 50 dollars (Source: CyclOpe)

Les marchés des matières premières sont la partie émergée de toutes les tensions du monde. C’est ainsi que les cours des commodités ont été décrits par Philippe Chalmin, un des auteurs du rapport Cyclope 2017, lors d’une conférence tenue le 4 octobre à l’OCP Policy Center à Rabat. 

Selon le professeur Chalmin, «Les marchés des matières premières devront entamer une longue période de prix déprimés». Il appuie cette anticipation sur une analyse du comportement historique des prix des commodités depuis le début du 20e siècle. Cette période a été marquée par ce que Chalmin qualifie de «supers cycles des matières premières». Il s’agit de périodes de 20 à 25 ans marquées par un choc important qui dure en général 5 ans. Cette phase est caractérisée par des prix élevés. La seconde partie du cycle s’étale quant à elle sur une vingtaine d’années, pendant lesquelles les prix sont déprimés.

Le dernier choc ayant duré de 2006 à 2014, la tendance à la hausse des prix des matières premières s’est renversée. «En 2016, les cours moyens des principales matières premières échangées dans le monde et faisant l’objet de cotations de références ont diminué de 10% en dollars courants» indique le rapport CyclOpe 2017. Cela n’empêche pas d’avoir des hausses sur quelques matières premières (à l’image des développements qu’ont connus le sucre, le charbon, le beurre et le zinc en 2016). D’autres facteurs, tels que le change, le comportement des investisseurs, la géopolitique et le climat pèsent aussi sur le comportement de ces marchés.  
 
■ Pétrole

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Philippe Chalmin note l’existence de facteurs qui militent pour une hausse des prix pétroliers, et d’autres qui vont pour la baisse. Le premier élément haussier concerne la discipline de l’OPEP quant à ses engagements pour la maîtrise de l’offre. La Russie a l’air de bien coopérer avec les pays de l’OPEP. Le cartel pétrolier tend à tenir ses engagements (pour une proportion allant de 83 à 85% au mois de septembre). Néanmoins, il ne faut pas oublier les pays hors de l’OPEP comme la Libye et le Nigeria. Ceux-ci pourraient augmenter leur production.  En même temps, la consommation est en train d’augmenter du fait de la baisse des prix, notamment en Chine (de loin le premier importateur mondial). Il est également nécessaire de garder un œil sur les problèmes géopolitiques, notamment la menace de la Turquie de couper le robinet du pétrole en réponse au référendum d’indépendance du Kurdistan Irakien.
Les facteurs jouant pour la baisse concernent la probable hausse de la production en Libye et au Nigeria. La situation peut s’améliorer en Libye, poussant ainsi le pays à augmenter ses exportations. Même chose pour le Nigeria. Le Kazakhstan et le Brésil sont aussi en train de monter en puissance. «Les augmentations des exportations du pétrole brésilien sur la Chine sont en hausse de 40% sur les huit premiers mois de cette année», note Chalmin. Le développement «révolutionnaire» de l’huile de schiste américain joue aussi en faveur de la baisse des prix. Les investissements de Trump dans l’infrastructure vont permettre d’atténuer les problèmes de logistique dont souffre le secteur. Les producteurs de pétrole ont déjà couvert leurs outputs de 2018 sur les marchés à terme dans les environs de 60 $, précise Chalmin. Il ne faut également pas oublier les développements technologiques qui permettent d’augmenter la durée de vie des puits de pétrole et d’améliorer la productivité.
Dernier élément qui plaide pour la baisse, le développement du gaz naturel liquéfié. Les évolutions de la logistique vont permettre à un nombre de pays, jusque là producteurs mineurs, d’augmenter leurs parts de marchés. Les prix du GNL n’ont jamais été aussi bas du fait de la situation surcapacitaire du marché mondial. Selon Chalmin, «Non seulement le gaz naturel est moins sale que le pétrole, mais il vaut moitié moins!». Et donc au final, le professeur Chalmin estime que le pétrole va rester dans la zone des 50 dollars, zone qu’il considère comme celle de l’équilibre.

■ Produits agricoles

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Devant les invités de  l’OCP Policy center, le think tank de l’Office chérifien des phosphates, le Pr. Philippe Chalmin a présenté son 31e rapport, le CyclOpe (avec un O majuscule au milieu du mot) qu’il réalise avec plus de 170 collaborateurs, essentiellement des universitaires et autres patrons de think tank. CyclOpe a une version africaine grâce au soutien de l’OCP, Arcadia, que l’on peut trouver sur le cite de OCP Policy center. Chalmin n’ose pas vraiment le dire trop ouvertement, mais on peut considérer qu’il a découvert et décrit une forme de cycles économiques très longs, 20 à 25 ans. Cycles que rien n’interdit d’appeler «cycles Chalmin». Si ces cycles fonctionnent, alors un peu de prévisibilité entrera dans les marchés de matières premières. Ce qui serait une vraie avancée (Ph. L’Economiste)

Les prix de la production agricole s’engagent sur une lente chute. Pour Chalmin, ce motif est expliqué par l’absence de catastrophes climatiques depuis trois ou quatre saisons. Le monde n’a jamais produit à un niveau pareil. La production globale a par exemple atteint les 3,1 milliards de tonnes pour les céréales en 2016. L’offre de blé continue de dépasser la demande. Phénomène constaté à partir du trend haussier qu’affichent les stocks mondiaux. Il y a 31 ans le monde ne produisait que 1,4 milliard de tonnes. Les prix du blé tombent en conséquence. Vient s’ajouter à cela la récolte de la mer noire qui a été extraordinaire en 2016, et la Russie qui a retrouvé une production qui est supérieure à celle de l’URSS en 1978. Les importations de blé seront donc moins chères pour le Maroc.
La quasi absence d’hiver en France a favorisé la croissance des plantes en 2016, ce qui poussait à prévoir une nette hausse de la production de céréales aussi bien en France que dans l’Union européenne. De plus, les discussions en Russie à propos de la suppression de la taxe à l’exportation incitaient à prévoir une hausse des exports européens en 2016-2017. Du côté de la demande, l’Asie et l’Afrique ont affiché une forte progression. L’appétit asiatique a été causé par une croissance organique (comme au Vietnam), mais aussi par des mesures politiques. A titre d’exemple, l’Indonésie a fini la campagne avec 10 millions de tonnes de blé importé. Le gouvernement avait décidé de réduire considérablement ses importations de maïs pour favoriser la production domestique. Les éleveurs se sont donc tournés vers le blé fourrager pour alimenter un cheptel en forte croissance.
La hausse de la demande en Afrique est également organique (croissance démographique la plus rapide). De plus, une catastrophe climatique –El Nino- a dévasté les récoltes de céréales à paille dans la moitié du continent. Par conséquent, les pays touchés ont dû augmenter leurs importations de blé de 2 millions de tonnes par rapport à 2015. Cette demande restait toutefois inférieure à l’offre, entraînant ainsi une baisse des prix.

■ La viande

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Cette année, le CyclOpe compte plus de 800 pages, mais il existe une version numérisée ! Toutes les matières premières, au sens  classique du terme y sont suivies. En plus, d’année en année, sont introduits des produits ou services nouveaux, dès qu’ils font l’objet de marchés. On y trouve donc l’art, le miel, les footballeurs… en plus des «commodités» ordinaires comme le pétrole, le blé, le fer ou le cuivre.  Et les marchés financiers, qui sont à la racine du reste. On notera que les vents qui font tourner le monde sont chinois et américains

La viande a enregistré une baisse encore plus prononcée en 2016 que celle affichée par les autres produits agricoles. Une dynamique de hausse s’est toutefois déclenchée vers la fin de 2016 (+5% d’avril à décembre). Cela peut laisser prévoir une année 2017 «plus favorable», selon le rapport CyclOpe. Le recul des cours de viande n’a cependant été enregistré que sur deux années, en décalage avec la baisse des autres produits agricoles qui, eux, ont baissé pour la plupart depuis 5 ans. La viande demeure toutefois en hausse sur la longue période. «Les prix en 2016 sont encore supérieurs de 60% à ceux du début des années 2000», indique CyclOpe.
Les perspectives pour 2017 restent floues. Les marchés émergents continueront d’alimenter de plus en plus la demande du fait de leur croissance économique et de l’urbanisation. La «faim de viande» éprouvée par ces économies sera d’autant plus amplifiée par le regain mondial de la croissance économique. De l’autre côté de la balance, le manque de dynamisme des économies européennes et de celle du Japon (premier importateur en valeur) vont peser négativement sur la demande. La Russie continuera d’être absente des marchés du fait de l’embargo politique qui perdure.
L’offre sera appuyée par le Brésil et les Etats-Unis. Le premier sort de la récession et se met à reconquérir ses parts de marché. Le second augmente considérablement son output grâce à l’abondance des grains, et de la fin des ennuis sanitaires. La hausse d’activité de ces deux acteurs majeurs va peser sur les prix.
La future politique de l’administration Trump reste toutefois tout à fait imprévisible, tant sur le domaine diplomatique que sur le commercial. Son importance empêche toute prévision pour les prix, car elle peut changer de manière radicale la géographie des marchés de viande.

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La tomate est le légume le plus cultivé : elle occupe 15% de la production mondiale. Le Maroc est le 16e producteur mondial, devant la Tunisie ; mais il transforme peu sa production alors que Tunis emploie plus de la moitié de ses tomates pour la valorisation industrielle (Source: FAO)

■ Les produits de la mer
La consommation a suivi le trend haussier enregistré par la production. Elle a augmenté de 1% pour atteindre 20,5 kg de poisson consommés, par habitant et par an en 2016. Cette évolution demeure néanmoins invisible sur les flux internationaux qui sont restés stables pour les trois dernières années. Conclusion: les marchés domestiques gagnent en importance, en particulier dans les pays en voie de développement.
Les PVD sont les plus gros producteurs de produits halieutiques. La Chine prend encore une fois la première place avec 38% de production mondiale. La production en provenance de captures reste stable à environ 90 millions de tonnes. «La bonne gestion des pêches ces dernières années a abouti à des pêches durables dans le monde entier», note le rapport. D’un autre côté, la production aquacole est en hausse chez tous les grands fournisseurs. Elle atteint les 80 millions de tonnes en 2016 alors qu’elle était de 30 millions de tonnes au début du 21e siècle.
Les fondamentaux permettent de décrire les perspectives pour les marchés mondiaux des produits de la mer en 2017 comme «prudemment positives».

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■ Fer
Les prix du fer avaient reculé de 40% en 2015, avant d’enregistrer une forte progression (de l’ordre de 85%) en 2016. La hausse des prix s’est poursuivie au début 2017 (+19%). Cette évolution trouve son origine dans la reprise de la demande chinoise, premier importateur mondial de fer. Ce minerai est la composante principale de l’acier dont la Chine est le premier producteur au monde. Pékin a augmenté ses importations de fer de 9% sur les onze premiers mois de l’année. Le programme de soutien aux infrastructures décidé par Donald Trump a également contribué à redonner plus de vigueur aux marchés de l’acier et du fer.
Les perspectives restent cependant incertaines pour 2017. Le rapport Cyclope anticipe une chute des prix si la demande ne suit pas l’offre qui s’inscrit en progression. Le marché pourrait également souffrir d’un regain d’activité dans les mines chinoises. La montée des cours pourrait en effet améliorer l’attractivité du fer chinois, considéré comme étant de mauvaise qualité, auprès des sidérurgistes locaux. Cela aura pour conséquence le recul de la demande chinoise.    

■ Cuivre
Le cuivre bénéficie surtout de l’effet voiture électrique. La production de ce type de véhicules nécessite «deux fois plus de cuivre qu’une voiture normale». Là aussi, la Chine joue un rôle déterminant. Il faut également prendre compte de la « hausse de la population mondiale et le développement des énergies renouvelables qui vont doper la demande», anticipe le rapport CyclOpe 2017. Le bond démographique devrait augmenter la demande globale de cuivre de 30,8 millions de tonnes d’ici 2030. La hausse des besoins pour la production d’énergie solaire à l’horizon 2030 réclamera aussi l’apport de 7 millions de tonnes à 10 millions de tonnes à l’horizon 2030.

Facteurs déterminants

LES anticipations du rapport CyclOpe sont toutes faites «à conditions géopolitiques constantes». Une déstabilisation est par exemple possible en Arabie Saoudite. Pays présentant un risque politique considérable selon l’auteur du rapport. Cela aura bien entendu une conséquence significative sur les prix du pétrole, car l’Arabie Saoudite est le seul pays à pouvoir générer l’équilibre. Il faut de la même manière tenir compte des changements technologiques. À cet égard, le professeur Chalmin note le risque pour le long terme que présente le développement des technologies d’OGM pour le Maroc. Une évolution pareille aura pour effet l’émergence d’un produit substituable plus intéressant que le phosphate pour l’agriculture. Le développement technologique va également profondément affecter la configuration du marché de gaz naturel liquéfié.

 

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