Analyse

Farine subventionnée: Pour les meuniers, un cadeau empoisonné

Par Abdelaziz GHOUIBI | Edition N°:5122 Le 09/10/2017 | Partager
Les opérateurs proposent que l’aide soit servie directement aux bénéficiaires
Le dossier est sur la table du chef du gouvernement
Son traitement est attendu dans les deux prochains mois
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Depuis une décennie, la capacité de stockage des céréales s’est nettement développée et décentralisée à travers plusieurs régions du Royaume.  Elle est actuellement estimée à 67 millions de quintaux hors sillons portuaires. Le réseau de la collecte et du stockage des céréales produites localement et importées comprend 280 organismes stockeurs  dont 8 coopératives

La profession meunière veut s’affranchir de la subvention accordée à la farine nationale de blé tendre (FNBT). C’est le message  fort adressé par le président de la Fédération nationale de la minoterie lors du dernier forum-exposition de la profession à Casablanca. 

«Les meuniers évoluent dans un système hybride marqué par la cohabitation de farine à la fois libre et subventionnée, avec tous les effets pervers qui pénalisent le secteur au risque d’aliéner même sa pérennité», martèle Chakib Alj, président de la Fédération nationale de la minoterie (FNM).  Au total, 15% de la farine produite bénéficie de la subvention de l’Etat. La proposition des meuniers est soutenue par le patronat agricole: «La libéralisation de la filière céréalière est un choix incontournable, selon  Ahmed Ouayach, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural. «Mais la réforme doit être réfléchie, progressive et maîtrisée». 

C’est d’ailleurs le scénario qui a été soumis au gouvernement.  Car, la céréaliculture exerce une forte sensibilité  à divers niveaux, économique, politique et social. De ce fait, elle détermine le niveau de croissance économique du pays bien qu’elle représente moins de 20% de la production intérieure brute du secteur agricole.  Seulement,  80% des exploitations sont dédiées aux céréales qui sont pratiquées par 70% de la population rurale. Cependant, le président de Comader tout comme celui des meuniers se veulent confiants en ce qui concerne la mise en place de mécanismes qui préserveraient   les intérêts des agriculteurs et des minotiers. 

«Pour ces derniers, il s’agit de redéployer la subvention hors circuit de la transformation des grains». A défaut de sa suppression, il faudrait la servir directement soit aux agriculteurs, soit aux consommateurs. Dans le dispositif actuel, l’aide est utilisée comme complément de prix de revient pour les minotiers (voir entretien page suivante). Ce qui se traduit par une guerre des prix. De ce fait, elle est source de contraintes et de dysfonctionnements qui sont à l’origine de la fermeture de plusieurs unités,  soutiennent les meuniers.

«Pour le moment, le dossier se trouve sur la table du chef du gouvernement». Et des assurances ont été obtenues auprès des ministres de l’Agriculture et des Affaires générales, suite à plusieurs réunions, révèle le président de Comader. «L’amorce du processus du parachèvement de la libéralisation se fera avant la fin de l’année en cours», précise Chakib Alj .

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Les importations de blé tendre correspondent à la campagne précédente. A titre d’exemple, le volume importé en 2015-2016 (33 millions de quintaux) a servi à combler les besoins de la saison 2014-2015 qui avait enregistré une production record de blé tendre: 56,6 millions de quintaux  

De par  son importance stratégique, le secteur de la minoterie industrielle a toujours fait l’objet d’un encadrement administratif par les pouvoirs publics. Depuis les années 1930, trois textes majeurs ont régi et organisé les activités  meunière et céréalière via les  Dahirs de 1937, de 1973 et de la loi 12-94. Ces textes successifs avaient introduit un désengagement graduel de l’Etat, avec toutefois le maintien de l’encadrement des prix. «Une situation qui ne s’accommode guère avec la vision du plan Maroc Vert qui met en avant le développement du secteur agricole et de l’agro-industrie sur la base de la contractualisation entre l’Etat et les professionnels», dénonce la profession. 

Dans ce cadre, la Fédération interprofessionnelle des activités céréalières (FIAC) a vu le jour en mars 2010, en intégrant en son sein tous les maillons de la filière (production céréalière, écrasements, semences, boulangerie). L’interprofession ainsi constituée avait élaboré une étude visant à optimiser  le circuit de commercialisation du blé tendre, avec, à la clé, la décompensation progressive de la farine nationale de blé tendre. Un tel parachèvement de la libéralisation consiste à passer d’un système semi-administré à un système concurrentiel, dans lequel le marché doit arbitrer entre les producteurs et les consommateurs. «Tout en conciliant entre la défense du producteur de blé et la protection du consommateur», s’empresse de souligner le président de la Fédération nationale de la minoterie.

Cependant, avec la persistance des effets pervers du système actuel de la compensation, conjugués à la surcapacité,  le secteur se trouve extrêmement fragilisé. Cette situation handicape l’activité de transformation des grains dans son rôle de locomotive de la filière céréalière. Aussi les minotiers veulent-ils s’insérer à part entière dans le cadre de cette nouvelle approche de partenariat. Si les autorités cherchent  toujours à assurer un équilibre socio-économique au profit des consommateurs ou des producteurs de blé, elles doivent assumer leur  rôle en prenant en charge le coût de ce choix économique. C’est le message que veulent passer les meuniers au gouvernement.

36 minoteries à l’arrêt prolongé 

L’activité meunière dispose d’une capacité d’écrasement de l’ordre de 10 millions de quintaux toutes céréales confondues (données de 2015, derniers chiffres disponibles). Cependant, la transformation effective s’est stabilisée depuis plusieurs années aux alentours de 53 à 54 millions de quintaux, ce qui correspond au taux d’utilisation (54%). Avec la prédominance du blé tendre qui représente 87% des écrasements. Le reste est réparti entre le blé dur (11%), et l’orge et/ou maïs (2%).

Au total, l’activité compte 164 unités de production dont 137 moulins écrasant le blé tendre pour la fabrication de la farine destinée à la boulangerie-pâtisserie, 18 semouleries de blé dur et 9 orgeries. Sur ces unités, 36 minoteries sont en arrêt prolongé. Et pas moins d’une vingtaine ont fini par fermer. De même, plusieurs rachats et fusions ont été opérés dans le secteur. 

A l’amont, la céréaliculture occupe une place importante dans le secteur agricole. Elle concentre 75% de la superficie agricole utile et occupe la moitié de la population active rurale. Selon les années, la valeur ajoutée des céréales varie entre 10 et 20% du PIB agricole. Sans oublier l’impact que les productions génèrent sur les activités annexes, notamment l’élevage, le lait et l’aliment de bétail. Par ailleurs, l’importance de la filière céréalière peut être appréciée par l’importance des blés dans le régime alimentaire du Marocain. Il compte parmi les plus gros consommateurs des grains: 290 kg/habitant et par an sous forme de pain, de couscous et de pâtes alimentaires.

 

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