Economie

Berrada n’a pas peur des tabous!

Par Nadia SALAH | Edition N°:5121 Le 06/10/2017 | Partager
«Il faut laisser flotter le dirham, sinon on exporte nos emplois»
La croissance est devenue faible, de médiocre qualité
L’ancien ministre propose des outils nouveaux de «sociologie économique»
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Avec un CV qui le porte naturellement à l’interdisciplinarité et aux approches globales, l’ancien ministre des Finances,  Mohamed Berrada n’y va pas par quatre chemins: nous avons été candides sur l’ouverture des frontières et peureux sur la gestion du dirham. Résultat: nous  avons perdu nos emplois et notre compétitivité (Ph. L’Economiste)

L’Économie comme tout ce qui vit, a horreur des excès: l’ancien ministre, entrepreneur, diplomate, manager de sociétés publiques, professeur universitaire dans plusieurs domaines… Mohamed Berrada revient souvent sur cette idée. Il exposait ce jeudi 5 octobre  ses réflexions sur le Maroc d’aujourd’hui. Et ce à l’invitation de l’APD, l’Association pour le progrès des dirigeants (présidée par Saad Kettani et dirigée par Farida Jirari-Jamil).

L’assistance: une trentaine de patrons et cadres de très haut vol, dont certains avaient assez d’expérience pour avoir connu et vécu le programme d’ajustement structurel des années 1983-93. Mais combien d’entre eux prendront un jour la peine de partager leurs acquis avec les générations plus jeunes?  Berrada, lui, le fait et en plus il soumet ses observations et raisonnements à la discussion générale. Faut-il souligner que c’est la meilleure manière qu’a une nation pour accumuler et partager son capital immatériel?

Concepts nouveaux

Berrada n’en fera pas directement mention, même s’il s’intéresse à ces nouveaux facteurs de richesse pour proposer deux concepts nouveaux en plus du «capital immatériel», déjà bien connu et qui est essentiellement la somme des savoirs des habitants d’un pays.

Il revient sur le capital humain en lui donnant plus de profondeur que les seuls savoir-faire et expertises professionnels. Il y ajoute un «capital social» qu’il alimente avec la solidité des respects et réseaux sociaux. Inutile de dire que ce capital social lui cause des soucis: «ce capital social se délite sous la pression des inégalités, sous la pression de la jeunesse rejetée sans emploi et mal formée…». Le professeur «ne comprend pas pourquoi  l’érosion du capital social, des liens sociaux ne devient pas une urgence politique». Mohamed Berrada propose d’autres outils, à commencer par la rénovation d’une vieille méthode «les tableaux d’échanges intersectoriels» (ou interbranches, selon le besoin).

On a jeté ces tableaux en même temps que la planification, dit-il; il faudrait les récupérer, «ne serait-ce que pour bien comprendre les liens entre activités, pour les valoriser». Le Maroc, son économie et sa société, souffrent de la parcellisation, de l’isolement de chaque politique par rapport aux autres. L’ancien ministre des Finances revient plusieurs fois sur l’exemple du corps humain, complexe mais cohérent. Il ajoute que les progrès de la médecine se font sur les liens que les spécialités arrivent à construire entre elles. «C’est ce qu’il faudrait pour le pays».

«On raisonne par morceaux»

Or, regrette-t-il, «on raisonne en termes partiels (…) à très court terme (…) avec une croissance volatile, de qualité médiocre et trop peu inclusive». Il en veut pour preuve les jeunes abandonnés au chômage, d’autant plus abandonnés que leur formation est élevée; il en veut pour preuve la stagnation de la productivité marocaine (alors que le reste de la planète galope), et encore «une croissance par la consommation» avec deux résultats: le doublement du standard de vie en une dizaine d’années mais aussi  l’explosion des déficits commerciaux.

«La manifestation de la perte de compétitivité est toute entière dans ce ratio».
Et là l’ancien ministre retrouve son punch iconoclaste, celui qui avait permis au Maroc de changer de paradigme, il y a trente ans.  Berrada le dit tout net: «nous avons libéralisé le commerce extérieur sans libéraliser le taux de change». Ce qui fait que le Maroc a exporté ses emplois vers l’Europe, vers la Turquie, la Tunisie… et peut-être même vers les  Etats-Unis. Voilà c’est dit: il fallait laisser le dirham flotter dès la fin des années 1990. A fortiori maintenant.

Mode d’emploi… en huit points

Mohamed Berrada inscrit ses réflexions dans un mode d’emploi en huit points:
1- Rénover les modes d’analyses, sans laisser aux marchés financiers la totale souveraineté sur le sort des hommes et des nations;
2- Corriger le mécanisme actuel qui fait que la croissance engendre l’inégalité;
3- Ne pas se laisser dominer par le court terme et penser davantage aux réformes structurelles;
4- Inclure l’histoire, la sociologie, les droits de l’Homme, la démocratie… comme composantes de l’analyse économique.
5- Identifier avec précision les fragilités du modèle marocain: formation, emplois, exclusion…
6- Repenser l’informel pour trier l’utile du nuisible;
7- Voir le Maroc dans un modèle global, où il faut améliorer la qualité de la croissance (régularité, équilibre et inclusion);
8- Redresser la productivité des facteurs.

 

 

 

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