Tribune

Marocaines, au péril de la modernité

Par Yassine JAMALI | Edition N°:5107 Le 15/09/2017 | Partager

Yassine Jamali est agriculteur et docteur vétérinaire (Ph. YJ)

Terrorisme, agressions sexuelles, le Maroc s’illustre tristement en cette fin d’été. L’indignation et le déni s’affrontent autour de ces faits divers dont la concomitance renforce à la fois l’horreur et la signification. Car ils ont une signification: ils sont révélateurs de l’état du corps social.

La jeunesse des (présumés?) violeurs du bus et l’indifférence des passagers illustrent la banalité de la violence subie par les femmes au quotidien. C’est pourquoi l’arrestation, le jugement et la très probable condamnation des agresseurs ne règlent rien, au fond. Au mieux, cette procédure judiciaire enclenchera un mouvement d’ampleur nationale, au pire elle servira de maigre catharsis sans lendemain.

«Cachez ce culte que je ne saurais voir»

De nombreuses voix incriminent la religion sur le mode de «Cachez ce culte que je ne saurais voir». Pour d’autres, la sanction est la solution. En face, le camp du déni minimise, relativise, s’accroche aux détails, et conclut que finalement ça peut arriver partout. Ce qui est vrai: un viol peut arriver partout, le harcèlement dans les lieux publics aussi.

Mais irait-on excuser la pauvreté au Maroc sous prétexte qu’elle existe aussi en Allemagne? Il y a une différence de proportion; l’horreur du viol ne doit pas faire oublier le harcèlement, qui y conduit si facilement. La rue au Maroc représente pour la femme un lieu d’humiliation et de violence, c’est indéniable, à moins que toutes les femmes de ce pays soient des mythomanes. La violence est résiduelle en Europe, endémique dans notre pays. Son traitement n’est pas le même.

Une maladie se soigne de manière individuelle, avec des médicaments qui sont les sanctions réclamées, à juste titre. Mais quand la maladie devient épidémie elle réclame une approche systémique de l’ensemble du corps social. Cette approche doit faire appel à des sociologues, des psychologues, des criminologues, mais aussi des épidémiologistes spécialisés en santé publique. L’établissement de statistiques sur les violences domestique, publique, physique, morale est le premier pas vers une analyse approfondie de ce terrible phénomène social.

Faire émerger une réflexion humaniste

En attendant, le citoyen en sera réduit aux hypothèses et aux questions: quelle est la part de l’éducation, de la religion, de l’histoire? Quelle est la responsabilité de la classe politique, de l’élite culturelle et économique?

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 La rue au Maroc représente pour la femme un lieu d’humiliation et de violence, c’est indéniable, à moins que toutes les plaintes des femmes de ce pays soient de la mythomanie. La violence est résiduelle en Europe, endémique dans notre pays. Son traitement n’est pas le même (Ph. L’Economiste)

Quelles sont les solutions?
Plutôt que de s’attaquer à la réforme de la religion ne serait-il pas préférable de permettre l’émergence d’une réflexion humaniste capable de bâtir une superstructure intellectuelle et morale adaptée aux évolutions explosives de la modernité.

L’une de ces évolutions est l’explosion démographique qui a vu la population décupler en un siècle. Les agglomérations urbaines et rurales ont atteint des tailles incompatibles avec les anciens modes de régulation basés sur la convivialité et les relations familiales étendues. Aujourd’hui, la délinquance se rencontre dans le Maroc profond autant qu’à Marrakech ou à Casablanca. Autre évolution, l’arrivée en nombre des femmes dans le monde du travail et aux postes de responsabilités. Ce statut semble n’avoir pas été correctement digéré par la société. Enfin, l’exode rural, l’accès aux nouvelles technologies et aux sources d’informations alternatives nourrissent un fort sentiment d’injustice face aux inégalités sociales.

Face à l’inacceptable violence à l’œuvre dans l’espace public sont exprimées de vigoureuses demandes de sanctions, de châtiments, allant des travaux forcés au rétablissement du service militaire obligatoire. Toutes ces réactions ont en commun de proposer des solutions curatives et violentes, soulignant à quel point la violence a imprégné même ceux qui la condamnent. Le service militaire obligatoire en Egypte, Syrie, Algérie, ne semble pas avoir fait ses preuves en matière d’éducation à la tolérance, au respect de la femme, et au respect des valeurs du vivre-ensemble. Rien d’étonnant. Former un jeune homme au maniement des armes et des explosifs n’en fait pas forcément un bon citoyen...

Les remèdes préventifs sont toujours préférables aux curatifs, et de nombreuses réactions en témoignent. Ce sont celles qui réclament l’amélioration urgente de la trilogie de base: enseignement, justice, santé. Des jeunes bien formés peuvent rêver d’un avenir meilleur sans passer par la case émigration clandestine, ou intégrisme religieux.

Ils sont plus susceptibles de cultiver la tolérance si celle-ci fait partie de leur enseignement et si elle est intégrée et pratiquée par tous les acteurs de la société. La justice garantit l’égalité des droits et la protection de chacun dans ses biens et sa personne. Elle instaure la méritocratie. Quant à la santé, inutile de rappeler qu’elle est un droit élémentaire et une des bases de la productivité et de l’épanouissement.

Après les grands travaux des dernières décennies qui ont électrifié, désenclavé, apporté l’eau courante, le téléphone, après avoir incontestablement amélioré l’environnement de l’homme (et de la femme), il faut travailler sur l’humain lui-même. Après le plan Vert, le plan Azur, un plan Arc-en-ciel s’impose pour produire au lieu de désespérés et de révoltés, des moteurs de notre société, avec autre chose que la haine comme projet.

La religion, coupable idéal

La religion, coupable idéal, est sommée de faire sa révolution culturelle, à l’image de ce qui s’est fait dans les sociétés occidentales. En fait, la religion en Europe ne s’est réformée qu’après avoir été circonscrite à la sphère spirituelle et privée. Cette décision politique matérialisait l’aboutissement d’un long processus de création d’un corpus de valeurs laïques se voulant indépendantes du corpus religieux. Elle a renforcé ce processus en lui reconnaissant un espace propre où se développer. Cette évolution a fait défaut au Maroc où la religion reste détentrice du monopole des valeurs morales. Aucun système de valeurs indépendant n’est venu compléter et équilibrer la sphère religieuse qui de ce fait n’a vu aucune raison de remettre en question son conservatisme et son patriarcat.

 

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