Dossier Spécial

Ingénieurs: La technique c’est bien, mais…

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5106 Le 14/09/2017 | Partager
Sérieux déficits en langues, communication et management
Décalage entre la formation et l’évolution de l’industrie
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Entre écoles, instituts et facultés, il existe actuellement un peu plus d’une trentaine d’établissements publics (relevant des universités et de la formation des cadres) proposant des cycles ingénieurs. S’ajoute à cela une vingtaine d’écoles privées. Le nombre de diplômés est en constante augmentation. Il est passé à près de 6.606 lauréats en 2016 (dernier chiffre disponible). Les filles représentent environ 43% du total, avec 2.834 lauréates

Employeurs et conseils RH le reconnaissent: des ingénieurs, il y en a en quantité suffisante sur le marché. Mais en termes de qualité, les avis sont un peu plus mitigés. Si leur niveau technique est globalement bon, il leur manque cruellement certaines aptitudes, ce qui rend leur insertion sur le marché du travail de plus en plus compliquée, et leur parcours en entreprise aussi.

«Outre leurs capacités techniques, les ingénieurs sont des managers qui gèrent des équipes. Cet aspect a longtemps été mis de côté dans leur formation initiale, de même que le développement personnel et la stratégie de carrière», relève le président du groupe Diorh, Essaid Bellal. Cette variable est d’autant plus cruciale que les employeurs scrutent avant tout les aptitudes comportementales. «Aujourd’hui, 80% des facteurs de réussite d’une carrière sont liés aux soft skills», souligne Khadija Boughaba, DG du cabinet Invest RH.

La prise de conscience est réelle mais encore timide dans les écoles d’ingénieurs. Depuis la réforme du cahier de normes pédagogiques de 2014, entre 20 et 33% du temps de la formation sont consacrés au management, marketing, langue et communication. «Dans les grandes écoles d’ingénieurs, la formation ne dure que 2 ans et demi, en plus d’un semestre en industrie. Au total, les ingénieurs ont droit à 5 modules en langues et communication, soit 250 à 300 heures, et pareil pour le management et marketing. Ce n’est pas assez, constate Hicham Medromi, directeur de l’Ensem (Ecole nationale supérieure de l’électricité et de la mécanique).

«Nous essayons de leur offrir des cours du soir en langues, mais cela nous coûte trop cher, jusqu’à 100.000 DH par an». Les écoles ne se font pas d’illusions, même avec la meilleure volonté du monde, il sera toujours difficile de rattraper les retards en langues (ndlr: en français) cumulés par les étudiants depuis le primaire. Elles ne disposent, par ailleurs, pas de suffisamment de budget pour un  accompagnement approfondi. «Nous recevons un budget de fonctionnement annuel qui couvre à peine 25% de nos besoins réels. Pour l’investissement, l’enveloppe ne dépasse pas 1 million de DH», déplore le directeur de l’Ensem.

Le manque de financement se fait, aussi, sentir au niveau du contenu de la formation. La majorité des établissements se sont, depuis peu, rapprochés des industriels afin de caler autant que possible sur les attentes du marché. Facile à dire... En plasturgie, par exemple, une seule machine peut coûter jusqu’à plus de 2 millions de DH. Certains groupes font des dons en matériels aux écoles, mais ce n’est pas suffisant.

Les établissements relevant des universités, créés il y a 30 ou 40 ans, sont les moins bien lotis. Une bonne partie de leurs équipements est obsolète. «Cela crée un décalage entre la formation et l’état d’avancement de l’industrie», explique le directeur de l’Ensem. Les écoles ne peuvent donc se permettre d’innover, ni d’être à la pointe de la technologie.

Dans l’automobile, l’aéronautique, l’électricité et bien d’autres secteurs, il reste encore de nombreuses spécialités non pourvues. «Le numérique est également un chantier que nous devrions démarrer sans plus attendre. Il faut cependant des moyens: des enseignants spécialisés décemment rémunérés et une réglementation plus souple», souligne Moulay Larbi Abidi, directeur de l’Ecole Mohammadia des ingénieurs (EMI). Les écoles souffrent, en outre, d’un déficit cruel en enseignants qui s’accentue d’année en année, en raison des départs à la retraite non remplacés. Sans compter la complexité des procédures administratives et de la gestion financière.

Malgré ces difficultés, les profils formés restent «valables». «Nous recevons chaque année des jeunes avec un bon potentiel, et qui évoluent rapidement, à condition d’être bien pris en charge», estime Khadija Boughaba. «Certaines PME choisissent, en effet, d’engager des ingénieurs juniors pour des postes qui dépassent leurs capacités, ce qui réduit leur rendement.

En retard sur les «métiers mondiaux»

Dans son plan d’accélération industrielle, le ministère de l’Industrie prévoit la création de 500.000 postes d’ici 2020. «Le ministère ne fait pas vraiment d’effort pour parrainer la formation, notamment dans des spécialités nouvelles. Il devrait participer au financement de filières répondant aux besoins des industriels», estime Mohammed Addou, doyen de la Faculté des sciences et techniques (FST) de Tanger. Ne serait-ce que dans l’automobile, il existe de nombreuses spécialités nouvelles à développer, dans les systèmes embarqués, le design, la plasturgie… Pour d’autres, le ministère de l’Industrie devrait aussi donner de la visibilité aux opérateurs de formation. «Il devrait partager régulièrement la cartographie des métiers et des besoins de l’industrie, avec des prévisions afin que nous puissions en permanence nous adapter», espère Hicham Medromi, directeur de l’Ensem.

 

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