Dossier Spécial

Amzazi: Il faut briser le tabou de la sélection à l’entrée à l’université

Par Mohamed CHAOUI | Edition N°:5106 Le 14/09/2017 | Partager
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Saaïd Amzazi, président de l’Université Mohammed V de Rabat: «Une filière qui ne nourrit pas le marché du travail doit être révisée ou fermée. C’est incontestable» (Ph. Bziouat)

Le Pr Saaïd Amzazi  est président de l’Université Mohammed V depuis janvier 2015. Il est l’un des rares responsables à défendre à haute voix le principe de la généralisation de la sélection à l’entrée à l’université. Cela augmentera les chances d’insertion sur le marché de l’emploi. Par ailleurs, la conférence des présidents d’université et le ministère de tutelle travaillent sur l’instauration de l’évaluation des enseignants.
 
- L’Economiste: Quelles sont les principales nouveautés attendues cette rentrée?
- Saaïd Amzazi:
Nous avons reconduit de nombreuses filières qui ont fait leur preuve et nous avons fait accréditer aussi de nouvelles filières très prometteuses car plus adaptées aux exigences du contexte socioéconomique actuel. Je pense notamment aux filières Valorisation des produits du terroir, Biotechnologies, totalement anglophone,  à la Diplomatie, Ingénierie touristique, Sociologie carcérale, etc.
 
- Comment débarrasser l’université de la réputation de «fabrique à chômage»?
- C’est effectivement une comparaison assez courante et un peu trop facile qui revient lorsqu’on aborde la question de l’université. Le chômage est un problème universel et croissant qui est d’abord lié à la conjoncture économique. L’université à elle seule ne peut prétendre résoudre le problème du chômage. Seule une croissance économique suffisante peut créer les opportunités d’emploi. Le vrai paradoxe du chômage au Maroc, c’est que plus on est diplômé, plus on a des risques de se retrouver sans emploi. Les entreprises rechignent souvent à recruter les hauts diplômés, plus coûteux, et leur préfèrent des personnes moins qualifiées qu’elles forment sur le tas.
Par ailleurs, de la même façon que l’on juge ses lauréats, pourquoi ne parle-t-on jamais du niveau de ceux qui entrent à l’université? Soyons clair: 80% de nos effectifs sont dans les filières à accès ouvert, où il n’existe aucune sélection à l’entrée. La plupart de ces jeunes sont là par défaut. Et comme par miracle, ce sont ces profils-là, très moyens, qui après 3 courtes années à l’université devraient s’arracher sur le marché du travail! Soyons sérieux…
Fort heureusement, dans notre système à accès ouvert, nous avons actuellement des filières sélectives dans les licences professionnelles et les masters. Comme par hasard, ce sont aussi leurs lauréats qui s’intègrent le mieux sur le marché de l’emploi. C’est la preuve que la sélection à l’entrée peut changer la donne. D’ailleurs, je vous invite à aller voir si nos ingénieurs ou nos médecins ont du mal à intégrer le marché du travail. Vous aurez la réponse.
 
- L’abandon au premier cycle de licence est une équation presque insoluble…
- Encore une fois, vous faites allusion aux filières à accès ouvert, je suppose. Et donc nous revenons aux problèmes que j’ai évoqués précédemment. Comment voulez-vous que s’épanouisse un étudiant qui doit déjà faire face à une fracture linguistique entre le secondaire et le supérieur et apprendre à travailler en autonomie à laquelle il n’a jamais été préparé? Le tout, dans un domaine que, souvent, il a choisi par défaut. C’est pour limiter ses conséquences que nous menons actuellement une réflexion au sein de la Conférence des présidents d’université sur une solution qui permette une transition moins traumatisante et qui laisse le temps à l’étudiant de se familiariser avec les méthodes de travail à l’université. L’idée est de renforcer ses capacités en langue et surtout de s’initier aux différentes disciplines enseignées afin de faire un choix bien plus éclairé sur son orientation. Par ailleurs, nous étudions la possibilité d’aménager des parcours individualisés au sein desquels l’étudiant composerait un cursus «à la carte», en choisissant lui-même ses modules, aussi bien disciplinaires que de compétences transversales (soft skills), à l’image de ce qui se fait dans de nombreuses universités anglo-saxonnes. Nous pensons que cela devrait augmenter ses chances d’insertion sur le marché du travail.

- Pourquoi ne pas réduire la voilure des filières dont on sait qu’elles mènent leurs lauréats au chômage?
- C’est un constat que nous avons déjà fait depuis longtemps et qui nous a poussés à modifier quelque peu nos procédures: le taux de recrutement des étudiants sera désormais le critère principal qui présidera à la ré-accréditation d’une filière. Il est clair qu’une filière qui ne nourrit pas le marché du travail doit être révisée ou fermée. C’est incontestable.
Il y a longtemps que les universités ont compris qu’elles ne pouvaient plus se permettre de former pour former, sans tenir compte du devenir des lauréats.
 - Reste le tabou de l’évaluation des enseignants-chercheurs…
- L’évaluation des enseignants est incontestablement, je vous l’accorde, un maillon faible du système universitaire. Dans la réforme que le ministère prépare en concertation avec la Conférence des présidents d’université, cette évaluation est un point focal incontournable et qui fait l’unanimité. Nous préconisons également une formation pédagogique obligatoire et institutionnalisée de tout nouvel enseignant-chercheur avant qu’il ne débute ses enseignements.

Introuvable relève

SUR le plan des ressources humaines, l’université est confrontée à des départs massifs des enseignants à la retraite.  La relève est-elle préparée? Le président est conscient du problème. «Les prévisions sont plus qu’alarmantes… Parmi les enseignants-chercheurs dont nous disposons actuellement à l’université, un sur cinq sera parti à la retraite d’ici 2021. A la limite tout ceci serait sans graves conséquences si la relève était assurée. Malheureusement, la conjoncture actuelle de notre pays n’est absolument pas favorable à de nouveaux recrutements», soulève Saaïd Amzazi. Pour convaincre, il donne l’exemple de 2017où  n’ont été attribués que 400 postes de création et 700 postes de transformation à l’échelle de tout le Maroc. «C’est bien trop peu», assène-t-il. Pourtant, un effort particulier devra être consenti par l’Etat si l’on veut vraiment sauver l’université marocaine. «Certaines de nos équipes pédagogiques ne sont plus représentées que par un à deux enseignants, certaines disciplines ne seront plus du tout enseignées faute de professeurs. Nos enseignants-chercheurs actuels vivent une situation extrêmement frustrante car ils ont vu leurs collègues partir en départ volontaire, avec une gratification à la clé», dit-il.  D’autres ont quitté ces dernières années en bénéficiant de l’ancien régime de retraite, «alors qu’eux-mêmes se retrouvent avec des enveloppes horaires de plus en plus lourdes, faute d’enseignants, et d’un système de retraite de moins en moins gratifiant et qui ampute chaque année davantage leur salaire».

Propos recueillis par Mohamed CHAOUI

                                                                   

400 sur 2.000 enseignants à la retraite d’ici 4 ans

POUR cette rentrée, le ministre de tutelle table sur l’accueil de 21.367 nouveaux étudiants contre 19.479 l’année dernière, soit une hausse de 10%. Sur la répartition des effectifs, le président de l’Université Mohammed V, est direct. «S’il ne fallait retenir qu’un seul chiffre concernant les étudiants, c’est que 80% d’entre eux se trouvent dans les établissements à accès ouvert.

C’est la population qui est acceptée à l’université sans aucune sélection. Selon lui, les 20% restants se trouvent dans des établissements à accès régulé tels que les facultés de médecine et pharmacie et les écoles d’ingénieurs ou encore l’EST. En outre, un étudiant sur deux à l’Université Mohammed V est en Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales.

Cette situation fait baisser les taux d’encadrement au sein de ces établissements à leurs plus faibles niveaux: 1 enseignant pour 132 étudiants contre 1 enseignant pour 15 étudiants par exemple en sciences de la santé, 1 pour 25 en sciences et techniques et 1 pour 50 en sciences humaines. Les 50% d’étudiants restants se répartissent entre les sciences et techniques (20%), les sciences humaines (20%) et les sciences de la santé (10%). En plus, «sur les 2.000 enseignants-chercheurs actuels de l’université, il n’en restera plus que 1.600 d’ici 4 ans si rien n’est fait au niveau des recrutements», note le président.

 

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