Tribune

Les nouveaux dangers nucléaires

Par Joschka FISCHER | Edition N°:5102 Le | Partager

Joschka Fischer est un ancien ministre allemand des Affaires étrangères (Ph. J.F.)

Ayant vu le jour en 1948, le risque d’une Troisième Guerre mondiale nucléaire a tangiblement fait partie de mon enfance. Cette menace – ou à tout le moins le risque d’une destruction totale de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest – a persisté jusqu’à la fin de la guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique.

Par la suite, le risque de voir des superpuissances nucléaires provoquer l’apocalypse a significativement diminué, même s’il n’a pas entièrement disparu. Aujourd’hui, le plus grand danger réside dans la présence d’un nombre croissant de pays de moindre envergure, dirigés par des régimes dictatoriaux déterminés à acquérir l’arme atomique. En devenant des puissances nucléaires, ces régimes peuvent en effet espérer assurer leur propre survie, défendre leurs intérêts géopolitiques locaux ou régionaux, voire se lancer dans une aventure expansionniste.

Dans cet environnement nouveau, la «rationalité de la dissuasion» appliquée par les Etats-Unis et l’Union soviétique pendant la guerre froide tend à s’éroder. Désormais, si la prolifération nucléaire s’accentue, il faudra s’attendre à ce que diminue le seuil nécessaire à l’utilisation d’armes nucléaires.

Comme l’illustre la situation actuelle en Corée du Nord, la nucléarisation de l’Est asiatique ou du golfe Persique pourrait représenter une menace directe pour la paix dans le monde. Songez aux récentes confrontations verbales entre le dictateur nord-coréen Kim Jong-un et le président américain Donald Trump, lequel a promis de répondre par «le feu et la fureur» à toute nouvelle provocation de la part de la Corée du Nord.

De toute évidence, Trump ne recourt pas à la rationalité de la dissuasion, comme on l’aurait attendu de la part du dirigeant de la dernière superpuissance existante. Trump préfère en effet laisser libre cours à ses émotions. Bien entendu, Trump n’est pas à l’origine de l’escalade de la crise dans la péninsule coréenne. Cette crise couvaient depuis un certain temps, en raison de la volonté du régime nord-coréen de s’offrir à n’importe quel prix le statut de puissance nucléaire, qu’il considère comme le moyen d’assurer sa propre sécurité.

Par ailleurs, le régime développe actuellement des missiles balistiques intercontinentaux capables de propulser des têtes nucléaires jusqu’à la côte Est des Etats-Unis, voire au-delà. Il s’agirait d’un défi majeur de sécurité pour n’importe quelle administration américaine. Enfin, aucune forme de réponse à la menace nord-coréenne ne paraît judicieuse. Une intervention militaire préventive américaine dans la péninsule coréenne risquerait d’engendrer une confrontation directe avec la Chine, ainsi que la destruction de la Corée du Sud, et de produire des conséquences imprévisibles pour le Japon.

Par ailleurs, le triangle Chine-Corée du Sud-Japon étant devenu le nouveau centre de pouvoir dans l’économie mondiale du XXIe siècle, aucun pays n’échapperait aux retombées économiques provoquées. Même si les Etats-Unis continuent d’évoquer la possibilité d’une guerre, le commandement militaire américain a conscience que l’emploi de la force n’est pas réellement une option viable, compte tenu des coûts et des risques considérables qui lui sont associés.

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«Lorsque la Corée du Nord aura atteint le statut d’Etat nucléaire, la garantie de sécurité pour l’Amérique ne sera plus infaillible. Une Corée du Nord doté d’armes nucléaires, et des moyens de les utiliser, pressuriserait encore davantage la Corée du Sud et le Japon en direction du développement de leurs propres capacités nucléaires, qu’il leur serait facile de bâtir. Or, c’est la dernière chose que souhaite la Chine» (Ph. AFP)

Lorsque la Corée du Nord aura atteint le statut d’Etat nucléaire, la garantie de sécurité pour l’Amérique ne sera plus infaillible. Une Corée du Nord doté d’armes nucléaires, et des moyens de les utiliser, pressuriserait encore davantage la Corée du Sud et le Japon en direction du développement de leurs propres capacités nucléaires, qu’il leur serait facile de bâtir. Or, c’est la dernière chose que souhaite la Chine.

La situation actuelle en Asie présente les caractéristiques nucléaires du XXe siècle, et les dynamiques de pouvoir du XIXe. Ceci pourrait constituer un cocktail hautement explosif. Dans le même temps, le système international se fait de plus en plus instable, à l’heure où les structures politiques, institutions et autres alliances internationales se trouvent secouées, voire remises en question.

Beaucoup dépendra de ce qu’il se produira aux Etats-Unis sous la présidence agitée de Donald Trump. L’enquête sur une possible collusion entre la campagne de Trump et la Russie avant l’élection présidentielle de 2016, de même que l’abrogation avortée de l’Affordable Care Act (l’Obamacare), ont démontré à la fois l’instabilité et l’inefficacité de l’administration américaine. Par ailleurs, plusieurs mesures du programme de Trump telles que les baisses d’impôts, la construction d’un mur à la frontière mexicaine, ou encore la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain – sans parler des sautes d’humeur de Trump lui-même – alimentent l’extrême droite américaine.

Compte tenu de la crise nord-coréenne, il serait absolument irresponsable de provoquer gratuitement une crise nucléaire – et potentiellement une guerre – au Moyen-Orient. Quant à une démarche consistant pour les Etats-Unis à renouer avec une stratégie de changement de régime en Iran, elle se révélerait probablement autodestructrice, puisqu’elle renforcerait la ligne dure du pays. Tout cela s’opérerait dans une région d’ores et déjà dévastée par les crises et les guerres.

En outre, dans la mesure où la Russie, la Chine et les Européens s’en tiendraient à l’accord nucléaire, les États-Unis se retrouveraient isolés, en porte-à-faux avec leurs alliés même les plus proches. Les dangers nucléaires d’aujourd’hui nécessitent précisément l’opposé du «feu» et de la «fureur». Ils exigent un sang-froid, une rationalité et une diplomatie patiente, qui ne soient pas fondés sur de périlleuses et capricieuses menaces d’usage de la force. Si la dernière superpuissance mondiale existante abandonne ces vertus, notre monde à tous en souffrira les conséquences.

Responsabilités US

L’instabilité au sein même des Etats-Unis est une source d’inquiétude mondiale. Si les Etats-Unis n’assurent plus la paix et la prospérité du monde, aucun autre pays ne le fera. Nous nous retrouverons confrontés à un vide de leadership, particulièrement périlleux en période de prolifération nucléaire.
Un autre risque nucléaire pourrait apparaître à l’automne. Si le Congrès américain impose de nouvelles sanctions à l’Iran, nous pourrions voir échouer l’accord nucléaire conclu entre les Iraniens et les P5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, auxquels s’ajoute l’Allemagne). Le président iranien Hassan Rohani a en effet publiquement annoncé la semaine dernière que l’Iran n’hésiterait pas à laisser tomber l’accord «en l’espace de quelques heures» en cas de nouvelles sanctions.

Traduit de l’anglais par
Martin Morel

 

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