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Reportage

Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech: Incursion aux paradis de la Brocante

Par Amine Boushaba | Edition N°:5078 Le 02/08/2017 | Partager
Des lieux et des sites de plus en plus populaires
Des marchands et des collectionneurs avertis
Les pièces d’exception de plus en plus rares
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Depuis les années 90, la demande se concentre particulièrement sur le design des années 1950 à 1990, quand la génération précédente des brocanteurs et antiquaires s’était spécialisée dans le mobilier art-déco. Ici à la Marrakech design galerie à Tamesolht, autre spot des chineurs (Ph. A.Bo)

Souk Ould Mina à Casablanca, Casabarata à Tanger, Bab Khmiss à Marrakech, la rue des Consuls à Rabat… des «spots» que les amoureux de la brocante et les chineurs passionnés connaissent très bien depuis des années. Déambuler sans se lasser dans les allées exigües des marchés aux puces, admirer un  fauteuil seventies ou des  grilles de jardin, marchander une table basse ou repasser plusieurs fois devant un miroir ancien avant de se décider, reste un plaisir du week end pour beaucoup d’amateurs.

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Pièce de Matégot conçue pour l’aérodrome de Tit Melil dont elle porte le nom. Les pièces rares doivent être présentées sans aucune intervention ni restauration, avant leur vente pour garantir leur authenticité (Ph. «Atelier 18»)

Les adresses sont de moins en moins confidentielles et de plus en plus «trendy» certes, mais les sites continuent d’attirer spécialistes, amateurs et curieux. Car depuis quelques temps, les puces se sont embourgeoisées. On ne vient plus ici pour acheter à bon prix des pièces de récup’, mais pour trouver des objets de déco insolites, ou des antiquités à la mode. Et la mode aujourd’hui est dans le vintage.

«Dans les années 2000, on pouvait encore trouver à Bab Khmis,  des étagères signées Matégot, à quelques centaines de DH. Entretemps, beaucoup de clients étrangers sont passés par là et aujourd’hui tous les vendeurs sont conscients de la valeur de leurs produits au point de proposer des prix complètement disproportionnés», confirme ce quadragénaire passionné et collectionneur.

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 Plusieurs grands designers avaient installé leurs ateliers à Casablanca, à l’instar de Mathieu Matégot dans les années 50/60  (Ph. «Atelier 18»)

La demande se concentre particulièrement sur des séries originales de pièces de design des années 1950 à 1990, quand la génération précédente des brocanteurs et antiquaires s’était spécialisée dans le mobilier art déco, art nouveau ou même antique. Si les marchands s’adaptent souvent à l’évolution des goûts, ceux-ci sont également alimentés par le marché.

L’histoire du design moderne est quasiment liée à celle de Casablanca, ville du 20e siècle par excellence. La ville ayant été un laboratoire expérimental d’architecture et d’urbanisme, pendant la première moitié du siècle passé, beaucoup de grands architectes ont eux même dessiné du mobilier pour les villas ou grandes institutions qu’ils ont construit ou ont fait appel à de grands designers de l’époque. Hôtels, aéroports, institutions financières, ou même résidences particulières, à la pointe de la modernité, étaient souvent meublés de ce qui allait devenir des pièces cultes du design du 20e siècle. Certains ayant même trouvé leur inspiration ou ont été conçus dans la métropole.

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Maria Pergay ayant également travaillé au Maroc pendant plusieurs années s’est inspirée de notre «Sedari national» pour cette banquette. Elément rare, l’œuvre se négocie en maison de vente à plus de 100 000 euros (Ph. AN)

Les designers Mathieu Matégot et Maria Pergay ont même installé, pendant une partie de leurs carrières, leurs ateliers à Casablanca. Charles Eaims, Charlotte Perriand, Pierre Guariche, Geoffrey Harcourt… autant de signatures aujourd’hui très recherchées étaient monnaie courante dans les intérieurs modernes marocains.

Sans oublier le mobilier fonctionnel des années 50 commandé par l’Etat pour les administrations, hôpitaux et autres institutions et qui aujourd’hui est très apprécié des collectionneurs. Ces derniers étant à la recherche de pièces d’un ancien artisan ferronnier tel que Jean Prouvé, dont certaines pièces sont aujourd’hui évaluées à plusieurs centaines de milliers d’euros. Ce qui fera dire à  Abderahim Tibrayem, expert autodidacte du mobilier du 20e siècle, que «l’histoire du design  et du mobilier a commencé à Casablanca avant d’être ancrée en France». 

Les tables «tulipes» au MOMA de New York

Résultat, dés la fin des années 80, le marché a été inondé de pièces de design pour cause de «modernisation» ou de restauration d’un grand nombre d’institutions. La vague de départ des Français installés au Maroc ainsi que l’immigration massive des Marocains de confession juive ont également participé à alimenter le marché auparavant. Certains «nez» avaient anticipé le succès à venir  et ont accumulé des stocks importants, alors qu’une grande partie de ce mobilier a tout simplement été jetée au rebus.

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Paire de chaises Five Lounge Chairs des suédois Ole Gjerlov-Knudsen & Torben Lind éditée par France & Son, 1960 en restauration (Ph. «Atelier 18»)

Les fameuses chaises et tables «tulipes», avec leur socle en aluminium coulé et  leur structure en fibre de verre,  dessinées par Eero Sarinen en 1956 et éditées par la maison Knoll ont longtemps trônées dans les terrasses et les jardins des villas marocaines avant d’êtres remisées au fond d’un garage ou cédées pour une bouchée de pain au fameux «Moul El bali». La ligne mythique trône aujourd’hui au MOMA de New York et se négocie dans les maisons de vente à plusieurs milliers d’euros.

Beaucoup de pièces rares d’origines marocaines sont aujourd’hui retrouvées dans les plus grandes foires du design mondial comme la «design Miami» ou encore dans les grandes maisons de ventes françaises «Malheureusement, l’origine Maroc est occultée par des commerçants étrangers indélicats qui préfèrent annoncer une origine française» déplore ce marchand qui préfère toutefois garder l’anonymat pour ne pas indisposer sa clientèle internationale.

Aujourd’hui, si les meubles vintage de séries sont encore disponibles, les années fastes sont  tout de même derrière nous et les brocanteurs ont de plus en plus de mal à trouver des pièces d’exception. La semaine, la plupart des commerçants sont sur la route, en quête de marchandises. Ils vont ainsi à la rencontre des débarrasseurs, des déballeurs, écumant les  ventes discrètes ou recherchant des usines ou villas en démolition dans l’espoir de  dénicher «l’affaire du siècle», celle qui permettra de trouver l’objet rare et précieux.

Cela va des poignées de portes dessinées par tel architecte, au mobilier fait sur mesure par tel autre designer. «Si l’on ne sait pas repérer le petit détail qui fait la valeur d’un objet, mieux vaut laisser tomber», lance ce brocanteur spécialisé dans les décors de cinéma. Le Maroc paradis perdu de la brocante? L’essentiel c’est d’y prendre du plaisir  précise notre interlocuteur car même s’il est plus difficile d’y faire l’affaire du siècle, il y a toujours un choix infini d’objets, souvent à des prix un peu inférieurs à ceux pratiqués chez les antiquaires.

                                                            

Parcours d’expert

 

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Abderahim Tibrayem (alias le Polonais), s’est forgé une solide réputation à force de passion et de recherche (Ph. «Atelier 18»)

Si Abderahim Tibrayem (alias le Polonais) est aujourd’hui l’un des experts les plus reconnus en mobilier du XXe siècle, son parcours est toutefois des plus atypiques. C’est à force de curiosité, de recherches poussées et de passion que cet autodidacte a réussi à cumuler un savoir exceptionnel sur l’histoire du design du siècle passé.

Reconnaissant, d’un premier coup d’œil, la patte d’un grand designer, dans ce qu’un œil non averti ne verrait qu’un tas de ferraille rouillée ou une vieille carcasse à jeter, ses clients n’hésitent pas à faire appel à lui pour expertiser des meubles et objets rares. «Quand mon père a pris sa retraite, il s’est mis à exercer le métier de ferrailleur, raconte notre spécialiste. «Enfant j’étais un grand fan des films de James Bond et surtout de l’univers des premiers opus avec ce  mélange de design contemporain et d’architecture radicale. A cette époque, quand j’allais dans le magasin de mon père, à Hay Hassani (Casablanca) je trouvais souvent des objets et des meubles qui ressemblaient beaucoup aux pièces des films, entassés dans un coin du dépôt».

Le Polonais décide donc de récupérer quelques pièces et de les proposer à la vente. Succès immédiat: «Les pièces ont très vite trouvé preneurs. Des étrangers m’en offraient des prix supérieurs à ce que je proposais et me demandaient même de chercher des objets particuliers». De quoi piquer la curiosité de notre futur expert et lui donner envie d’en savoir plus. Internet n’étant pas encore cette gigantesque toile de connaissance d’aujourd’hui et n’ayant pas les moyens d’acheter des livres de références, il eut l’idée de négocier ses trouvailles contre de la documentation.

«Le premier livre que j’ai reçu est un catalogue de la célèbre galerie Philipe Jousse sur Mathieu Matégot, avec une partie importante du mobilier qu’il avait créé pour l’aérodrome de Tit Melil. C’est là où j’ai compris que par ignorance, nous étions en train d’envoyer à la casse des trésors et des pièces très rares». A la mort du père, le dépôt est fermé et Abderahim quittera le souk, mais pas pour longtemps. Après ses études, il reviendra à ses premières amours et va acquérir, au fil des années, une solide expérience et une réputation de dénicheur de pièces rares. S’il est resté fidèle à son quartier, c’est désormais au Maarif, où il a ouvert sa galerie «L’Atelier 18» qu’il officie.

Au milieu des meubles et objets vintages, quelques belles pièces de la collection qu’il a lui-même dessiné. Intitulé «Sahara Marocain» sa collection de mobilier est directement inspirée du travail de métal de Mathieu Matégot et de lignes ondulées de Maria Pergay, les deux designers qui l’ont le plus inspiré et fait aimer son métier.o

 

 

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