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Competences & rh

Troubles de l’apprentissage: L’insoutenable ignorance!

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5072 Le 25/07/2017 | Partager
Les dysfonctionnements neurobiologiques touchent une part énorme d’enfants
La majorité écrasante des profs en ignore même l’existence
Aucun dispositif de détection ou de prise en charge n’est assuré dans les écoles
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Il est possible de détecter les troubles et difficultés d’apprentissage chez les enfants grâce à des tests simples. La rééducation doit s’opérer le plus tôt possible, afin de leur permettre de poursuivre leur scolarité. Les négliger, c’est les condamner à l’exclusion et à l’échec (Ph. F. Al Nasser)

En cette matinée pluvieuse de février, il nous a fallu faire le tour de plusieurs quartiers d’Errahma, à la périphérie de Casablanca (province de Nouaceur), avant de tomber sur le centre socioculturel et d’insertion des jeunes de la Fondation Mohammed V pour la solidarité. Là où se tenait une grande campagne de détection des troubles de l’apprentissage, chez des enfants de 9 à 12 ans, scolarisés dans les écoles de la région. Malgré la pluie torrentielle, parents et élèves ont commencé à affluer dès les premières heures de ce dimanche. 
L’Association marocaine des troubles et difficultés d’apprentissage (AMTDA), qui organisait cette journée, avait dressé une tente dans l’enceinte du bâtiment, afin d’accueillir tous les bénéficiaires. Vers midi, les couloirs du centre étaient, eux aussi, bondés de monde. 
Les experts se sont réparti les tâches. Les orthophonistes se sont enfermés dans une grande salle pour un briefing. Des dizaines, dont des praticiens et étudiants venus de plusieurs villes, avaient fait le déplacement. Pour eux, c’était une journée spéciale. «C’est pour nous une grande première. Aujourd’hui, nous utilisons pour la première fois un test marocain d’orthophonie, en arabe et en français, que nous avons-nous-mêmes adapté. Il n’en existait pas au Maroc», confie Saara Zarkik, présidente de l’Association des orthophonistes du Maroc (voir page VI).
L’équipe comprenait, par ailleurs, des psychomotriciens, des doctorants en neurosciences (faculté des sciences de Kénitra) et un psychologue clinicien en dernière année de formation (Ecole supérieure de psychologie).
La quasi-totalité des parents provenait de milieux défavorisés, et la grande majorité était analphabète.Mohamed, 12 ans, est venu avec sa mère qui n’a jamais été sur les bancs de l’école. Il a d’abord commencé par s’entretenir avec les spécialistes en neurosciences, qui lui ont soumis un texte à lire en arabe classique, de huit à dix lignes. 
Mohamed, pourtant élève en quatrième année du primaire, n’a pas su lire un mot. Il a dû répéter le texte derrière le neuroscientifique à l’oral deux fois, mais sans arriver à déchiffrer la moindre syllabe. Surprise, même s’il n’a pas su lire, il a pu répondre correctement à toutes les questions de compréhension qui lui ont été posées. Son cas est typique d’un dyslexique, aussi intelligent qu’un enfant normal, mais incapable de lire et d’écrire. Mohamed a déjà redoublé deux fois au primaire. Sa mère, l’air intimidé par le cadre, a fixé le sol pendant tout l’entretien qui a duré plus d’une demi-heure. Elle ne comprenait pas pourquoi son fils n’arrivait pas à lire, mais elle est restée en retrait, effacée. Elle n’a posé aucune question. C’était le cas de la majorité des parents présents. Peut-être eux-mêmes honteux de ne savoir ni lire ni écrire…    
Durant cette journée-là, le focus a justement été mis sur la détection de la dyslexie, le trouble le plus fréquent. Les enfants dyslexiques, dont une majorité de garçons, ne souffrent d’aucun retard mental ou problème psychique. Leur cerveau peine simplement à appréhender l’orthographe. Ce trouble touche 8 à 10% de la population. Il fait partie de ces handicaps invisibles, très difficiles à détecter pour les non-initiés. Comme la dysgraphie (difficulté à écrire), la dyscalculie (trouble d’apprentissage des nombres et du calcul), la dyspraxie (problème de planification et de coordination des mouvements, autrement dit, une maladresse pathologique)... ou encore, «le petit mal», cette forme légère d’épilepsie qui passe totalement inaperçue. «Elle se manifeste par des absences de 10 à 15 secondes, parfois quelques minutes. L’enfant est physiquement présent en classe, il n’a pas de crise de spasme, mais son esprit est ailleurs», explique Salaheddine Karim, psychologue clinicien en formation. «Dans une classe d’une quarantaine d’élèves ou plus, où l’enseignant est occupé par la transmission du cours et le maintien de l’ordre, il est très difficile de détecter un enfant souffrant de ce dysfonctionnement», poursuit-il. Et c’est là où le bât blesse. 
Les enseignants sont surchargés, et la plupart sont démotivés. Par ailleurs, l’écrasante majorité ignore jusqu’à l’existence de ces troubles. Les centres de formation des enseignants ne les incluent pas dans leur programme. 

Les enfants atteints finissent par quitter l’école!

L’école publique, non plus, ne les prend pas en compte. «J’ai deux enfants dyslexiques à l’école, mais je ne peux rien faire pour eux», avait confié à L’Economiste une directrice d’école primaire à Casablanca. L’Education nationale ne prévoit ni aménagements spéciaux pour cette catégorie d’élèves, ni système de détection, ni suivi. «Un enfant dyslexique a toujours besoin d’avoir des aménagements pédagogiques. S’il n’est pas pris en charge, il finit par quitter l’école», souligne Achraf Ouerrachi, psychoéducateur. 
Depuis peu, le ministère reconnaît la dyslexie comme étant un handicap, et permet aux élèves de bénéficier d’adaptations durant les examens de passage d’un cycle scolaire à l’autre. «Il existe une note ministérielle précisant les types d’aménagements en fonction des handicaps. Il peut s’agir de l’accompagnement d’un adulte, l’adaptation des questions, l’utilisation de matériel pédagogique… Mais pour en bénéficier, il faut présenter un bilan médical, orthophonique, psychomoteur ou neuropsychologique, selon les troubles», précise, quant à lui, Brahim Darraj, psychomotricien. Mais cela reste insuffisant puisqu’aucune prise en charge n’est assurée au quotidien.
L’AMTDA fait partie des rares ONG à se positionner sur ce sujet. Ses précédents dépistages, à Hay Hassani et Anfa, qui ont touché des milliers d’enfants, ont fait état d’un taux de prévalence énorme de la dyslexie, allant à 13%. 
Les résultats de la campagne de février dernier seront dévoilés dans les prochaines semaines.

Cumul de souffrances

INCOMPRIS, incapables d’expliquer eux-mêmes leurs dysfonctionnements et souvent persécutés par leur enseignants, leurs camarades et même par leurs parents, les enfants atteints de troubles de l’apprentissage vivent un véritable calvaire. Généralement, leur parcours scolaire se termine, au plus tard, à la fin du cycle primaire. «Avant d’abandonner leur scolarité, ces enfants sont obligés de subir, en plus de leur trouble, des violences pour des difficultés auxquelles ils ne savent pas comment remédier. Ce sont là des souffrances susceptibles d’altérer leur personnalité à l’âge adulte», regrette Salaheddine Karim. Ils ont donc besoin d’un accompagnement permanent. Quand ils sont correctement pris en charge, ils peuvent s’épanouir comme tout autre enfant de leur âge.

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