Economie

Congrès mondial des statistiques: «Si on n’a pas de big-data, ils nous seront imposés»

Par Abashi SHAMAMBA | Edition N°:5070 Le 21/07/2017 | Partager
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Ahmed Lahlimi, Haut commissaire au plan: «Le niveau de vie des ménages s’améliore mais exige plus de dépenses. Or l’économie ne produit pas assez de valeur ajoutée afin de répondre aux nouvelles aspirations des classes moyennes»

Avec sa franchise habituelle, le Haut commissaire au plan qui présidait le congrès mondial des statistiques à Marrakech qui s’achève ce 21 juillet, met en garde contre le réflexe de la rétention de l’information que peuvent avoir certains pans dans le secteur public. Il va falloir se mettre à construire nos big-data sinon «d’autres le feront à notre place et peut-être, à notre dépens», prévient Ahmed Lahlimi. 

- L’Economiste: Avez-vous toujours des difficultés à accéder aux données des administrations?
- Ahmed Lahlimi: Le problème qui se pose sur la collecte des données n’est pas spécifiquement lié à leur détenteur. C’est davantage le mode de gestion des secteurs concernés qui est en cause. Je prends un exemple pour que les choses soient claires: nous travaillons actuellement à l’élaboration d’un compte satellite de l’eau dans l’espoir de pouvoir terminer le projet que nous avons engagé pour construire un compte satellite de la forêt et un autre de l’énergie.  L’objectif est d’arriver à avoir un compte national de l’environnement. Or, quand nous voulons construire un compte de l’eau, nous nous sommes heurtés à la disponibilité des données. Pourquoi? Parce que la production de l’eau est gérée par un département, la distribution par un autre et les données météorologiques par un autre guichet. Le pilotage de toutes ces dimensions est éclaté entre plusieurs départements. Or, ceux-ci ne disposent pas de capacités pour tirer de leur gestion quotidienne les données nécessaires. Et lorsqu’ils sont en mesure de le faire, ils ne peuvent pas les fournir selon les normes de la comptabilité nationale. Et elles ne sont donc pas exploitables. Cela implique également des relations institutionnelles avec l’entité chargée de la statistique au niveau national. C’est cela mon problème, et je ne parle pas que du Maroc. Quand les utilisateurs des données statistiques ont besoin de données, ils s’adressent naturellement au HCP-en considérant qu’il devrait disposer de données sur tous les secteurs. Théoriquement, oui. Mais encore faut-il qu’il ait lui-même accès à ces informations.

- Comment faites-vous pour des éléments récurrents qui servent à l’éclairage de l’action publique? 
- Nous les produisons à partir de nos propres enquêtes. Pour l’emploi par exemple, nous n’avons pas d’organisation patronale ou des syndicats qui assurent un suivi de l’emploi au niveau des entreprises, ni non plus d’un système d’indemnisation de chômage chargé d’accompagner les demandeurs d’emploi. Le HCP n’a qu’une seule voie, ses enquêtes directes auprès des ménages réalisées aux normes internationales. Car c’est cela qui permet de nous comparer par rapport à d’autres pays. 
Pareil pour les enquêtes sur les coûts de production industrielle, etc. Nos équipes d’enquêteurs s’adressent aux entreprises. Dans d’autres pays, ces enquêtes sont simplifiées car l’Institut des statistiques a accès aux données déclarées à l’administration fiscale. Ce n’est pas encore le cas chez nous. Cela permet aux entreprises d’avoir moins de sollicitations et au HCP, de disposer à temps de ces données sur un échantillon plus large.

- Mais pourquoi on n’y arrive pas encore? Tout cela relève pourtant du bon sens…
- Oui, je vous le concède. Prenez le cas de la direction générale des Impôts. A un moment, elle nous avait opposé l’argument du secret professionnel pour ne pas communiquer les bilans fiscaux des entreprises. Je n’étais pas convaincu parce que le secret professionnel auquel sont tenus les agents du fisc est exactement le même que celui auquel sont soumis les enquêteurs du HCP avec les mêmes conséquences juridiques. Il semble qu’à l’époque l’administration fiscale était dans un processus de structuration et de réorganisation de son système d’information. C’est peut-être cela qui explique son attitude. Tout dernièrement, nous avons établi un partenariat avec la DGI afin que nous puissions nous apporter mutuellement assistance sur uniquement, il faut le préciser, les aspects techniques d’exploitation des données. Nous ne cherchons pas à savoir combien telle ou telle entreprise paie d’impôt. Tout comme la DGI n’est pas censée savoir ce que nous faisons de données que nous recueillons pour élaborer les comptes nationaux.

- Ce mode de fonctionnement est-il compatible avec l’exigence des big-data fondés sur les croisements des données?
- Vous avez touché un point sensible. Le partage d’informations est un minimum pour aller vers la construction des big-data. C’est un sujet abordé au congrès mondial des statistiques à Marrakech. Si nous ne le faisons pas nous-mêmes de manière volontaire, d’autres le feront à notre détriment, et à notre insu. Et peut-être même, à notre dépens. A ce sujet, j’aimerais vous annoncer un scoop. En 2010, Sa Majesté avait fait un appel demandant aux administrations, aux organisations professionnelles, ONG de la société civile d’exprimer leurs résultats sous forme d’indicateurs élaborés selon les normes fixées par la comptabilité nationale et de les transmettre à l’Institut chargé de comptes nationaux. 7 ans après, peut-être que ces entités ne l’avaient pas entendu, je le leur rappelle à travers ce scoop! 

- Comment expliquez-vous la méfiance de l’opinion envers les statistiques officielles? Peu de gens croient en effet au chiffre du chômage.
- En règle générale, la statistique ne reflète pas la réalité, mais c’est un indicateur qui renseigne sur un phénomène ou, en donne une mesure. Je peux comprendre cette méfiance car il y a une très grande différence entre un indicateur et le vécu des gens. Quand un chef de ménage a trois enfants qui sont sans emploi, que voulez-vous qu’il pense de chiffres qui lui annoncent une baisse du chômage? Il n’y croira jamais. Puisque vous avez parlé du chômage, il faut relever que le taux moyen au niveau national cache de grosses disparités. C’est en allant dans les détails que l’on se rapproche un peu plus de la réalité. Dans le milieu urbain, le taux de chômage est à plus de 15%. Et dans la tranche des 15-24 ans, il frôle les 25%. Le chiffre global en tant que tel, n’explique pas la réalité. Il sert à éclairer les décideurs et aux comparaisons internationales.

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