Chronique

L’étonnante santé des écoles privées au Maroc

Par Abderrahmane LAHLOU | Edition N°:5055 Le 30/06/2017 | Partager

près une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation. Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises (Ph. A. L.)

Un rapport d’inspection fort instructif de l’inspection générale du ministère vient de paraître sur l’état du secteur scolaire privé au Maroc. Le secteur de l’Education nationale se compose de deux compartiments. Celui des écoles publiques, gratuites et étroitement gérées par les Académies et les directions régionales, et celui des écoles privées, gérées de façon autonome sans réglementation sur les recrutements ou les tarifs, soumises au même programme national, et généralement peu et mal inspectées.

Côté public, les diagnostics fonctionnels et rapports d’audit pédagogiques n’ont pas tari de critiques depuis la première évaluation à mi-parcours de la Cosef en 2008, précédée par quelques rapports incendiaires de la Banque mondiale. Le constat est alarmant autant sur l’équipement, la gestion des écoles, que le rendement interne (passage de classes et de cycle) et le rendement externe, notamment en proportion d’élèves qui parviennent à obtenir le baccalauréat.

Côté privé, l’opinion publique s’était contentée jusqu’ici de menu fretin sur l’évaluation du secteur privé. Dans l’ensemble des débats, et en l’absence d’une évaluation transparente, les partisans du tout public aimaient à répéter que le privé souffre des mêmes maux que l’école publique, puisque ce sont les mêmes programmes, avec des enseignants mal formés, en plus de l’esprit mercantile, antinomique  de la qualité. C’était oublier que les écoles privées ont un excellent taux de rendement interne et affichent un taux de réussite au baccalauréat de 84%, alors que le public avoisine les 55%.

Aujourd’hui, le rapport d’inspection du ministère, menée entre mars et avril 2017 sur un échantillon de 12% des établissements révèle une autre réalité. Sur le plan de la prestation académique, 89% des établissements fonctionnent normalement, dont 26% sont accompagnés par les Académies. Sur le plan administratif, 72% des établissements ne connaissent pas de défaillances ou pas de défaillances majeures nécessitant un rappel à l’ordre. En somme, une seule école sur les 459 de l’échantillon a été sommée de fermer ses portes pour non-conformité aux normes.

Je vois deux raisons à ce bilan de santé à faire pâlir les écoles publiques, et qui plus est, résulte des mêmes instances centrales. Le premier est que la gestion d’une école privée est soutenue par un promoteur intéressé et motivé par la réussite de son établissement. Elle est souvent portée par des salariés soumis à l’évaluation et à la sanction.

De la même manière, la prestation pédagogique dans une école privée est assurée par des enseignants soumis à la triple évaluation de l’école, de celle des parents et de celle de la délégation régionale, avec à la clé, des sanctions qui peuvent aller jusqu’au licenciement, mais aussi des salaires variables selon la qualité et le rendement.

Un ensemble de leviers dont est «privée» l’école publique. Avec tout cela, l’école privée engage moins de moyens que ceux engagés en moyenne par le secteur public dans son ensemble. Une évaluation d’efficience, somme toute très honorable.

Une évaluation de performance et pas de conformité

Mais pour être juste, il y a une autre raison à ces performances étonnantes annoncées par le rapport. C’est la grille d’évaluation que dispose la réglementation relative aux écoles privées. Il est question de conformité à un cahier des charges physique minimaliste, d’alignement sur le même programme de l’éducation nationale, qui est largement critiquable, et de satisfaction aux examens nationaux du primaire et du collégial, à la sélectivité douteuse.

Enfin, le rapport ne traite pas du tout de la conformité, au sein de ces écoles, de la qualité des apprentissages avec les standards exigés par les parents et par l’accès aux études supérieures. C’est tout l’intérêt de dépasser ce type de constats fonctionnels, bien qu’encourageants, pour mettre en place les mécanismes institutionnels et opérationnels d’une évaluation de fonds de l’enseignement privé. Au-delà d’une évaluation d’efficience, c’est une évaluation d’efficacité par rapport aux objectifs pré-assignés dont a besoin le secteur de l’enseignement privé pour tenir ses promesses.

En dépit de l’absence d’une telle évaluation centralisée, certaines écoles privées de nouvelle génération sont déjà alignées aux meilleurs standards de qualité mondiaux. Mais l’objectif est de généraliser cette supervision à toutes les écoles privées, de sorte à instaurer une barrière à l’entrée qualitative, à même de hisser les performances du secteur. Par émulation, les écoles du secteur public pourront même en tirer profit. Une telle fonction d’inspection et d’accompagnement ne peut être réussie que par une agence autonome, à l’instar de celle créée par le ministère de l’Enseignement supérieur.

A l’image de cette dernière, l’agence d’assurance qualité de l’Education nationale devra couvrir les écoles publiques et privées. Pour ce faire, elle gagnerait à être indépendante du ministère lui-même.

Faire du privé la figure de proue de l’Education nationale

A son tour, le ministre Hassad a lancé son train de réformes la semaine dernière, avec l’annonce d’un plan d’action complet pour la fin du mois de juin. Au menu, des actions annuelles portant sur le désengorgement des classes, la révision de la didactique des langues et l’accélération de la déconcentration. Mais on ne pourra faire l’économie de réformes disruptives comme celle de la valorisation de la fonction d’évaluation de performance en lui octroyant un statut autonome et impartial.
Avec un tel outil, le secteur privé, qui fait partie intégrante de l’école marocaine, on a tendance à l’oublier, cessera d’être systématiquement dénigré. Il pourra devenir la figure de proue de l’Education nationale, régulée par le même ministère, objet d’innovation et de progrès, et non un secteur drivé par la niche de profit créée par l’infortune de l’école publique, et qu’on laisse proliférer sans feuille de route ni contrôle. Aux chantres de l’éducation publique, je rappelle la mesure complémentaire incontournable pour ne pas exclure les classes démunies de l’éducation de qualité: celle du soutien financier public accordé aux familles, et qui coûte moins à l’Etat que les dépenses publiques pour un nombre de places éducatives équivalentes.

 

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