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Société

Il était une fois les émeutes de Casablanca du 20 juin 1981

Par Hamza TASSOULI | Edition N°:5052 Le 23/06/2017 | Partager
Eclatées le 20 juin 1981, elles avaient fait des dizaines de morts et des milliers d'arrestations
A l'origine, hausse fulgurante des prix des produits de première nécessité
Par rapport au hirak d'Al Hoceïma de 2017, ces émeutes étaient très violentes
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Un bilan lourd de 66 morts selon la version officielle, 637 tués selon l'USFP, 800 d'après le PPS. La presse étrangère parle d'un millier de morts et de 5.000 arrestations. A l'origine: une augmentation brutale des prix des produits de 1re nécessité (Ph. L'Economiste)

Un peu d'histoire sert à comprendre le présent et à expliquer l'avenir. Les émeutes du pain de Casablanca de 1981, qui fêtent leurs 36 ans (20 juin), sont une date que retiennent les historiens, les sociologues et les analystes des mouvements sociaux de protestation comme importante dans l'histoire du Maroc.

Comme le hirak du Rif de cette année 2017, la cause première qui a allumé le feu en 1981 a été les conditions sociales et économiques désastreuses de larges couches de la population, casablancaise en particulier, sorties dans la rue manifester leur colère contre l'augmentation brutale des prix des produits de première nécessité. Décidée par le gouvernement Maâti Bouabid, cette augmentation était passée de 14 à 77% pour le blé, l’huile, le sucre, le beurre, la farine…

La journaliste et écrivaine Zakia Daoud se rappelle de ces événements et leur consacre plusieurs pages  dans son livre «Les années lamalif, 1958-1988» (Tarik éditions 2007). Elle parle d'une tension sociale manifeste en ce mois de juin 1981, devant la réduction des subventions des produits de première nécessité décrétée par la Banque mondiale et par le Fonds monétaire international, le tout aggravé par la sécheresse persistante, l’inflation et la spéculation.

Elle parle d'un état de siège officiellement proclamé, de chars qui assiègent les rues, d'hélicoptères qui survolent la ville de Casablanca, et d'émeutes qui  avaient touché la majorité des quartiers populaires de la ville. De nombreux symboles sont ciblés et saccagés par les émeutiers (agences bancaires, magasins, voitures de luxe, commissariats et véhicules de police, autobus et locaux des Forces auxiliaires). Bilan: 66 morts selon la version officielle, dont un Français tué sur l’autoroute.

L’USFP parle de 637 morts, le PPS de 800 et les journaux étrangers de 600 à 1.000 victimes et de 5.000 arrestations. Des gens étaient parqués à la foire de Casablanca et dans certains casernes et commissariats. «La répression est terrible: syndicats et partis suspendus, responsables et militants sous les verrous, dont 82 membres de l’AMDH et des enseignants, journaux saisis, voire interdits», rappelle la journaliste.

Malgré le travail de réconciliation de l'IER créée en 2004 pour faire la lumière sur les violations graves des droits de l'homme (de 1959 à 1999), quelques ombres entourent encore ces événements. Un officier, Ahmed Zarouf, capitaine de la gendarmerie en 1981, écouté par l'Instance de Driss Benzekri, en révèle un pan. Un témoignage devant rester en principe confidentiel, mais qui a été divulgué via un entretien accordé par le concerné à notre  confrère «Maroc Hebdo» du 23 décembre 2005.

Le massacre de Sidi Bernoussi

Le capitaine a rappelé que 300 gendarmes étaient venus en renfort durant ces événements, qu’ils étaient «équipés et bien entraînés»: une tenue ignifuge, des protège-tibias, des casques et des masques à gaz, des boucliers et des matraques, des fusils anti-émeute de type anglais. «Les instructions que Driss Basri avait données étaient fermes et précises: réprimer les émeutes par tous les moyens. Il a même demandé s’il y avait assez de munitions pour cela», a révélé l'entretien.

Le capitaine parle aussi d'un massacre perpétré à Sidi Bernoussi: dans un commissariat de ce quartier, avoue-t-il, «l’un des escadrons sur le terrain avait remis, comme le veut la procédure pénale, une centaine de jeunes. Par inadvertance, ces jeunes avaient été entassés dans un local de 10 m2 environ, sans aération. Plusieurs d’entre eux ont péri, étouffés».

Grande différence entre ces émeutes de 1981 et le hirak du Rif de 2017, une violence inouïe dans les premières exercée tant par les émeutiers que par les forces de l'ordre, alors que le deuxième est foncièrement pacifique. Une comparaison entre les deux serait possible si l'on suit la grille d'analyse que fait Abderrahmane Rachik, sociologue et urbaniste, dans ses études sur  les manifestations et protestations sociales. Il fait le distinguo entre l’émeute, le mouvement social et les nouveaux mouvements sociaux du Maroc du XXIe siècle.

La première, explique-t-il, se caractérise «par sa violence collective, sa spontanéité et sa fugacité». La seconde catégorie a pour objectif de défendre des intérêts matériels ou moraux d’une ou de plusieurs couches sociales. La troisième cherche à défendre, à promouvoir ou à mettre en cause les valeurs dominantes. Les émeutes du 20 juin 1981 appartiennent, selon cette analyse, à la première catégorie.

A partir des années 2000, ouverture politique oblige, les formes de protestation ont changé en effet de forme, on n’est plus dans l’émeute mais dans l’action organisée, avec des revendications et des programmes bien précis (sit-in, mouvements organisés…).

C’est ce qu'essaye de montrer le même chercheur urbaniste dans son étude sortie en 2015 intitulée: «Les mouvements de protestation sociale au Maroc. De l’émeute à la manifestation» (Ed. Forum des Alternatives du Maroc). Si, à partir de 2000, il y a une recrudescence de ces mouvements de protestation, force est de constater qu’ils se font de manière pacifique. C'est le cas du Mouvement du 20 février. Le hirak d'Al Hoceïma de 2017 en fait partie aussi.

Rappel des faits

28 mai 1981, augmentation brutale des prix des produits de première nécessité, de 14 à 77% pour le blé, l’huile, le sucre, le beurre, la farine… Du 28 au 31 mai, émeutes à Oujda, Berkane et Nador après que l’UMT et la CDT eurent lancé une grève générale. 6 juin, le gouvernement de Maâti Bouabid fait marche arrière et annule 50% de certaines augmentations. Du 18 au 20 juin, une grève générale est décrétée par les deux syndicats UMT et CDT. L’après-midi du 20 juin, Casablanca est à feu et à sang. Face aux manifestations violentes, l’armée investit la ville, les arrestations se comptent par milliers. En toile de fond de ces événement, une tension sociale en ce mois de juin à l'échelon du Maroc et de Casablanca en particulier, due à la réduction par l'Etat des subventions des produits de première nécessité décrétée par la Banque mondiale et par le Fonds monétaire international, tension aggravée par la sécheresse persistante, l’inflation et la spéculation.

Un cimetière pour les morts de juin 1981

Le 5 septembre 2016 a été inauguré par le CNDH, en coordination avec les familles des victimes, le «cimetière des victimes des événements sociaux du 20 juin 1981», soit 10 ans après les recommandations de l'IER. Cette dernière avait mené ses investigations sur ces événements qui lui ont permis d’élucider le sort des victimes, et la réhabilitation officielle de ce cimetière, avec des tombes individuelles au lieu de la fosse commune improvisée dans un terrain appartenant à la caserne des pompiers où l'on avait enterré les morts du temps des événements. Cette inauguration a été supervisée par le CNDH, instance chargée du suivi des recommandations, dans le cadre de la préservation de la mémoire collective, la réhabilitation des victimes de ces événements, de leurs familles et de leurs ayants droit.

 

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