Tribune

L’Allemagne sera perdante si Macron échoue

Par Hans-Helmut KOTZ | Edition N°:5030 Le 24/05/2017 | Partager

Hans-Helmut Kotz est directeur de programme du SAFE Policy Center de l’université Goethe à Francfort et professeur invité d’économie et chercheur au Centre d’études européennes de l’université d’Harvard (Ph. HK)  

L’élection d’Emmanuel Macron a suscité un énorme soupir de soulagement en Allemagne: un centriste pro-européen a vaincu une populiste d’extrême-droite, Marine Le Pen, la dirigeante du Front national. Mais si l’on veut contenir la menace nationaliste qui pèse sur l’Europe, l’Allemagne devra travailler avec le nouveau président français pour répondre aux défis économiques qui ont poussé nombre d’électeurs à rejeter l’Union européenne.

Ce ne sera pas facile. En Allemagne, moins de deux jours après l’élection de Macron, on critiquait déjà des parties essentielles de son programme économique, notamment sa proposition de réforme de la gouvernance de la zone euro (voir encadré).
Sa (prétendue) tentative de relancer le débat sur l’émission d’euro-obligations (la mutualisation partielle de la dette du secteur public de la zone euro) a été considérée comme une chimère, qui soit dit en passant ne figure nulle part dans son programme. Bien plus inquiétant aux yeux des responsables et des commentateurs allemands, il souhaite que l’Allemagne utilise son excédent budgétaire pour relancer la demande intérieure, ce qui réduirait son excédent massif des comptes courants.

Ces idées n’ont rien de neuf: la Commission européenne, le FMI, les prédécesseurs de Macron et des économistes partout en Europe les ont proposées à de multiples reprises. De même, le gouvernement allemand les a rejetées en s’appuyant comme ses interlocuteurs qui y sont favorables, sur un raisonnement rabâché tant et plus.

Les économistes et les responsables allemands estiment que la politique économique doit se concentrer essentiellement sur la demande, tant en termes de diagnostic que de solutions aux problèmes structuraux. Les dirigeants allemands laissent entendre que leur économie fonctionne déjà presque à l’optimum de ce qu’elle peut réaliser en fonction de l’offre.

Ils ne voient pas l’excédent de leurs comptes courant comme un problème politique. Ils le considèrent plutôt comme la conséquence de la compétitivité des entreprises allemandes, acquise grâce à l’attitude des syndicats allemands responsables qui acceptent la flexibilité salariale au niveau des entreprises.

L’accumulation d’actifs étrangers doit accompagner en toute logique cet excédent, il constitue même un impératif pour une société vieillissante. Les dirigeants allemands considèrent qu’il est essentiel de réduire l’endettement public de l’Allemagne à 60% de son PIB – la limite fixée par la réglementation européenne. Mais sinon en des périodes florissantes, comment épargner?  

Cette position ne s’accorde pas aisément avec le programme économique de Macron. Certes, son programme inclut des propositions importantes quant à l’offre, mais il prévoit aussi de stabiliser la production et envisage surtout une augmentation des dépenses en faveur des infrastructures publiques, de la digitalisation et des énergies propres pour doper la croissance potentielle.

Malgré sa nette victoire électorale, Macron aura à mener une bataille difficile pour appliquer son programme économique. Même si l’Assemblée nationale qui va être élue en juin soutient ses réformes, l’opposition de la rue sera au moins aussi forte qu’elle l’a été au cours des années précédentes.

L’Allemagne a néanmoins de bonnes raisons de soutenir les réformes économiques de Macron, qu’elles s’appliquent à l’offre ou la demande. La France et l’Allemagne sont étroitement dépendantes l’une de l’autre, autrement dit la réussite de Macron constitue un véritable enjeu pour l’Allemagne.

Le gouvernement allemand ne peut (heureusement) décider du niveau des salaires, mais il pourrait dans son propre intérêt préparer l’avenir en investissant davantage dans le capital humain et social (notamment dans les écoles, dès les maternelles à l’université, et dans les infrastructures comme les routes, les ponts et l’internet). Cela réduirait le coût d’usage du capital pour les entreprises, ce qui rendrait l’investissement privé plus attractif. Cela créerait également des actifs domestiques et réduirait l’exposition du pays au risque du crédit étranger. La réduction de l’excédent des comptes courants de l’Allemagne suppose aussi que ses partenaires aient une meilleure position en termes, de passif financier net.

Si l’Allemagne et la France de Macron ne parviennent pas à s’entendre, les conséquences seront lourdes pour les deux pays. Aucun agent extérieur malveillant n’impose le populisme à l’Europe; il est apparu de l’intérieur, alimenté par des griefs réels et très largement répandus. Ces griefs ne sont pas exclusivement économiques, pourtant la géographie du populisme épouse celle du malaise économique de l’UE: trop d’Européens ont été perdants pendant trop longtemps. Si Macron ne parvient pas à tenir ses promesses, un ou une eurosceptique comme Marine Le Pen pourrait remporter la prochaine élection présidentielle française.

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Pour éviter cela, Macron doit faire preuve de plus de fermeté que ses prédécesseurs pour appliquer des mesures difficiles mais bénéfiques à moyen ou long terme. Il pourrait s’inspirer de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder qui en 2003 avait donné la priorité aux réformes plutôt qu’au respect rigoureux du Pacte de croissance et de stabilité de l’UE. Il fallait alors une plus grande marge de manœuvre budgétaire pour amortir les effets de l’adaptation de l’économie aux réformes audacieuses du marché du travail qu’il avait entreprises. Sa décision de privilégier les réformes plutôt que le respect obstiné des règles s’est révélée judicieuse. 

C’est le moment pour Macron de marcher sur ses traces. Il semble avoir opté lui aussi pour un pragmatisme raisonné plutôt que pour l’application aveugle de règles rigides (En principe/généralement, règles ne peuvent accommoder toutes les circonstances). Heureusement les principes politiques ne sont pas gravés dans le marbre, pas même en Allemagne. Rappelons-nous que l’Allemagne s’est opposée vigoureusement à une union bancaire de la zone euro et au Mécanisme européen de stabilité qui ont fini par voir le jour (mais ce fut «trop tard et trop peu» disent certains).

L’Europe est en plein bouleversement, tandis que son système politique est miné de l’intérieur (et de plus en plus vulnérable à une pression de l’extérieur, russe par exemple). La peur de «l’autre» et l’impression que le commerce est un jeu à somme nulle prennent racine. Ce contexte appelle à un engagement fort et à des actions audacieuses, non seulement de la part de la France, mais aussi de l’Allemagne qui en fin de compte a le plus à perdre.

Davantage de fédéralisme dans la zone euro

Dans son manifeste de campagne, Emmanuel Macron proposait l’idée de davantage de fédéralisme au sein de la zone euro, avec notamment un budget commun pour les biens publics européens administré par un ministre de l’Economie et des Finances de la zone euro responsable devant un Parlement de la zone euro. Il appelait également à une plus grande coordination de la fiscalité et du contrôle aux frontières, à une meilleure protection du marché intérieur et à une politique de l’approvisionnement/d’achats du secteur public privilégiant le «made in Europe» face à la menace grandissante de protectionnisme de la part des USA.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Copyright: Project Syndicate, 2017.
www.project-syndicate.org

 

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