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Société

Le ballon rond promeut ses années de résistance

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5027 Le 19/05/2017 | Partager
Le WAC fête ses 80 ans ce mois de mai 2017
Du nationalisme à la violence des stades
Des statuts comme cheval de Troie des «indigènes»
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Carte de résistant n°000001 «délivrée par la présidence du Conseil du Royaume du Maroc au Wydad Athlétic Club. Né le 8 mai 1937. Demeurant à 2 rue des cols bleus, Casablanca» (Ph. WydadAction)

Ce n’est pas tous les jours qu’on fête ses 80 ans. Le Wydad Athletic Club (WAC) a consommé plus d’une vingtaine de présidents depuis sa création en mai 1937 par Haj Mohamed Benjelloun Tuimy. Les hommes passent, les institutions restent. C’est dans un ancien ryad construit en 1896 à Casablanca que l’histoire a repris ses droits.

Du 5 au 14 mai, la jeune association WydadAction a choisi ce lieu chargé de souvenirs -plus proche d’un musée que d’une demeure- pour organiser une exposition sur «l’Histoire du Maroc et du WAC» (voir page 29). Nous sommes chez Mohamed Chakir Benjelloun Tuimy, le fils du fondateur de «la première équipe de foot 100% marocaine». C’était du temps du Protectorat et de la bastonnade: colons contre indigènes. Depuis, la violence dans les stades a remplacé le nationalisme.

«Autrefois, les gens ne pouvaient vraiment exprimer librement leur patriotisme que dans les gradins. C’est l’époque aussi où les clubs et leur championnat local étaient organisés sous la bannière de la Fédération française de football», rapporte notre hôte, Benjelloun Tuimy. Son défunt père était, à 24 ans à peine, le seul président marocain d’une équipe de foot et le plus jeune aussi à se mobiliser contre «le ségrégationnisme» du monde sportif.

L’ancien élève du Collège musulman Moulay Youssef de Rabat s’est mis en tête avec d’autres anciens camarades de créer un club. «L’éviction des indigènes de l’équipe de natation du collège Moulay Youssef est un épisode qui pourrait expliquer le projet de Tuimy et de ses compatriotes. Les Marocains de confession juive ont quitté le club des nageurs (français) par solidarité avec leurs frères», raconte Jamal El Hadary, dit Ziani. Ce supporter vétéran préside la commission patrimoine de la section Casa-Anfa, rattachée à l’Association Grand Casablanca.

Il a fallu par la suite trouver une parade juridique pour conquérir les stades. Les premiers statuts du Wydad définissent le club comme une «association omnisports». Natation et waterpolo ouvriront plus tard la voie à la section foot. Les statuts du club, soigneusement encadrés, sont exposés comme un pied de nez aux censeurs du passé. «L’insertion ‘’d’association omnisports’’ dans les statuts est un subterfuge pour éviter ensuite l’éventuelle interdiction de créer la section footballistique.

Il faut aussi replacer les faits dans leur contexte historique: le Mouvement national marocain qui voit le jour dans les années 1930, le Dahir berbère... C’est durant cette même décennie que sera créé le Wydad», analyse le supporter vétéran Jamal El Hadary.  
Le rédacteur des statuts du club casablancais, Abdellatif Benjelloun, a eu plusieurs vies: médecin, ambassadeur en France et, surtout, responsable du Mouvement nationaliste au niveau maghrébin. Le ballon rond et la résistance font, semble-il, cause commune.

Dans l’un des salons, transformés à l’occasion en pavillon d’exposition, le diplomate, Abderrazak Mekouar, est présenté comme «le père spirituel» du club des Rouges. Cet ancien secrétaire général du défunt Office de commercialisation et d’exportation (OCE) «avait une prestance extraordinaire», témoignent ceux qui l’ont côtoyé. Le Wydad avait aussi un notaire comme président.

Ahmed Lahrizi (1965-1971) «a joué un rôle important dans la construction du stade  Moulay Abdellah à Rabat». L’édifice a été construit «par la Chine en guise de remerciement au Maroc qui a soutenu son maintien comme membre dans le Comité international olympique», lit-on sur l’écriteau rendant hommage à l’ex-président-notaire. Pas plus de détails sur cet épisode politico-sportif.
Dans le patio de l’immense résidence des Benjelloun Tuimy, une grande carte de résistant est déployée sur la façade. Cette pièce muséale concentre une amertume vis-à-vis de la gestion politique post-indépendance (1956) du dossier de la résistance. 

«Cette carte est symbolique (entendez non authentique). Si elle devait être remise aux vrais résistants, Benjelloun Tuimy aurait dû en avoir une. Il y a beaucoup de personnes qui ont milité sans intérêts pour la patrie et qui n’ont réclamé ni reconnaissance ni avantages (pécuniaires)», se désole le fils du fondateur du Wydad. C’est que l’histoire de la résistance est aussi celle des  trahisons, des assassinats, des mises à l’écart et des négligences... Un livre politique noir en somme et qu’il va falloir écrire un jour.

Un ancien ailier droit du Wydad ressasse toujours sa déception. Faiçal Joundi était un des coéquipiers de l’ancien gardien de but national, Khalil Azmi. Résidant en Suède, l’ex-footballeur évoque sa rupture avec le ballon rond. Elle remonte à 1986: «Je n’ai plus regardé un match depuis cette date là». Footballeur au Maroc, puis chef-cuisinier et finalement infirmier en Suède, son parcours est digne d’un Ibnou Battouta des temps modernes.

Du continent noir (le Gabon plus exactement) au Nouveau monde avant d’atterrir en Europe. En France d’abord, en Italie ensuite, puis en Scandinavie. A part les risques d’une union avec une suédoise (et du mariage en général), une déclaration jaillit à la fin de notre discussion avec l’ancien joueur désabusé: «L’argent a tué l’esprit sportif». L’histoire d’un club (et du foot) est aussi celle d’un idéal abandonné, oublié, perdu...

                                                                         

Archives: Un trésor en déperdition

 LES pièces de l’exposition «Wydad, histoire d’un club en or» proviennent de sources principalement privées, précise Amine Laanaia, président de WydadAction. L’association a travaillé presque deux ans pour monter son projet patrimonial. «Garder la motivation est le plus difficile. Notre vocation est de fouiller dans les archives et protéger le patrimoine national, sportif et wydadi», confie son président, trentenaire et ingénieur en télécoms.

Les coupes de championnats appartiennent-elles toutes au club? Notre interlocuteur «préfère ne pas entrer dans ces détails embarrassants». Personne ne souhaite s’embarquer dans les querelles patrimoniales du club. Heureusement, le patrimoine a ses gardiens anonymes: ex-joueurs, entraîneurs, managers, supporters...

La déperdition des archives footballistiques et sportives en général est un sujet sensible. Y compris lorsqu’on interpelle le fils du fondateur du Widad sur cette question. Mohamed Chakir Benjelloun Tuimy a mis sa demeure à la disposition des organisateurs. Les archives sont régies par une loi. Publiée au Bulletin officiel du 20 décembre 2007, la loi cible seulement le fonds documentaire des administrations et établissements publics.

Clubs sportifs, partis politiques, syndicats demeurent tout autant concernés par la tenue de leurs archives. Ne sont-ils pas financés par des subventions étatiques? Après plus d’un demi-siècle d’indépendance, l’état des lieux est catastrophique: «Le Maroc a omis d’accorder l’importance qu’elle mérite à l’organisation des archives considérée pourtant comme un pilier essentiel d’un Etat moderne et indépendant», note en 2011 le directeur des Archives du Maroc, Jamaâ Baida . Le stockage des données informatiques n’est que le nouveau visage de la souveraineté nationale.

Encore faut-il s’occuper des documents physiques. La valeur des archives interpelle une jeunesse sportive curieuse: «Raja ou Wydad, peu importe qui organise l’exposition. Nous souhaitons que les autres clubs prennent exemple», confient Youness Rafik et Abderezzak El Azmaoui durant leur visite. Des supporters très fairplay.

 

 

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