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Chronique

Quand la politique et l’idéologie s’invitent à l’école

Par Abderrahmane LAHLOU | Edition N°:5020 Le 10/05/2017 | Partager

près une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation. Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises (Ph. A. L.)

Toutes les parties concernées avaient compris l’appel de Sa Majesté le Roi, en février 2016, à revoir les manuels d’éducation islamique, dans l’alignement de la vision marocaine du champ religieux: ouverte, positive et  valorisante. Avec une célérité remarquable, le ministère de l’Education nationale et celui des Affaires religieuses avaient entrepris de mettre en application cette révision pour rendre lesdits manuels disponibles dès la rentrée 2016 sur les étalages.

Mais la rentrée était à peine achevée qu’une Association des enseignants de philosophie pointait férocement  du doigt un manuel de 1re bac qui cite un savant musulman du XIIIe siècle exprimant son avis radical sur la philosophie. Au point de réclamer, au terme de leur réquisitoire, auquel le nouveau ministre a cédé, de retirer le manuel incriminé de la circulation.

Logique, esthétique et morale

La citation, en l’occurrence, est celle du philosophe arabo-persan du XIIIe siècle, Ibn Salah Chahrazoury. Questionné sur la philosophie et la religion, il a qualifié la philosophie de son époque, en substance, de dépravation et d’hérésie. Mais le manuel en question précisait bien que cet avis ne s’appliquait pas à la logique ni à l’esthétique, des sciences que les religions n’ont pas traitées de façon directe, comme elles ont traité de la morale ou de la foi, lesquelles sont des domaines où aucune discipline ne détrônera les religions.

Dans les manuels marocains d’éducation islamique, il n’y a pas que l’avis de Chahrazoury. D’autres avis tolérants sont cités. Plus que cela, la philosophie est une discipline programmée et enseignée au Maroc, et dans tout son spectre de pensée, y compris les philosophes qui nient l’existence de Dieu et dénigrent les religions. Ce n’est pas pour autant que les professeurs d’éducation islamique ont levé les boucliers pour bannir  Nietzsche ou Voltaire du programme de philosophie, au prétexte que leur pensée déstabilise la foi des élèves et contredit leurs apprentissages religieux.

Dans le fond, l’enseignement de l’Islam est-il aujourd’hui antinomique de l’enseignement de la philosophie, et l’a-t-il jamais été dans l’histoire? L’époque du philosophe Chahrazoury est à peu près celle des philosophes musulmans d’Andalousie, comme Ibn Rochd et des philosophes juifs comme Maïmonide. Mais notre philosophe à la plume acérée s’en prend surtout aux nouveaux philosophes de sa région du Moyen-Orient, puisqu’il a vécu en Irak puis en Palestine et à Damas.

La région venait de découvrir les épîtres des philosophes d’Al Basra qu’on dénommait Ikhwane Assafa, et qui introduisirent pour la première fois un syncrétisme entre la pensée philosophique grecque et la foi et morale islamique, elle-même dans une perception œcuménique (interreligions), étrangère à l’orthodoxie de l’Islam de ce Moyen-Orient post-Abbasside.

Que pouvait penser un pieux docteur de la foi et de la loi islamiques comme Chahrazoury d’une description des qualités modèles de l’être humain accompli telle que la relate l’épître 22: «Le savant averti et vertueux, intelligent et perspicace, d’ascendance persane, de religion arabe, de rite hanéfite, de littérature irakienne, d’ésotérisme hébraïque, de voie chrétienne, de religiosité syro-palestinienne, de science grecque, de sagesse indienne et de comportement soufi».

Le Moyen-Orient musulman venait de subir le choc de l’importation intellectuelle grecque, et de la vivre comme une hérésie, de nature à déstabiliser la pureté de la foi en Dieu, alors que les musulmans d’Occident de la même période avaient su assimiler avec plus d’ouverture les apports de la philosophie grecque, qu’ils contribuèrent grandement eux aussi, à traduire et à passer à l’Europe toute proche.

L’Islam antinomique de la philosophie?

Deux courants de pensée, l’un symbiotique et l’autre dichotomique. Les uns comme les autres doivent être aujourd’hui connus des élèves et enseignés à l’école, sans sectarisme ni levée de boucliers. C’est tout de même le comble que d’enseigner à des enseignants de philosophie l’éloge de la diversité.

D’autant plus que la question n’est pas simple. Sous l’influence de l’Humanisme européen, qui chercha dès la Renaissance européenne à s’affranchir du joug de la théologie catholique et du diktat de l’Eglise, de nombreux courants de pensée philosophique se sont inscrits totalement en faux contre, non pas le catholicisme, mais contre la religion, substituant la rationalité absolue à la croyance et aux justifications transcendantes. Lorsqu’on enseigne Nietzsche ou Voltaire à nos lycéens aujourd’hui, c’est au réquisitoire contre la religion, dans tous ses états et au déni de Dieu, celui de toutes les religions, qu’on les expose.

Soit, mais qu’on permette qu’il leur soit dit que certains philosophes de la Renaissance et surtout ceux du XVIIIe siècle, s’inscrivent dans un paradigme donné, et qu’ils ne s’inscrivent pas dans la vérité absolue. Il faut aussi qu’il leur soit dit que la foi, selon l’Islam, n’installe  pas de dichotomie entre la transcendance et la rationalité, ni entre la foi et la raison, comme l’ont vécue les savants de la religion musulmane qui cumulaient également des titres de maîtres en philosophie. Ce sont des questions qu’on ne peut pas évacuer. On peut citer Al Farabi, Al Kindi, Ibn Sina, Ibn Rochd ou Al Imam Al Ghazali. Pour aucun d’entre eux, l’Homme et sa raison ne se substituèrent à Dieu ni à Son omniscience.

L’école ouverte à tous les savoirs, protégée de toutes les déviances

Aujourd’hui, les élèves doivent être exposés à toutes les opinions, sans sectarisme, d’un côté comme de l’autre. En bonne intelligence entre l’enseignant d’éducation islamique et l’enseignant de philosophie au secondaire, il est important que le curriculum garantisse cet équilibre de l’écosystème intellectuel, si fragile en ces temps civilisationnels troubles, auxquels l’adolescent en quête de sens n’est pas insensible. L’ouverture des uns et la tolérance des autres sont le meilleur rempart à l’immixtion de l’idéologie, voire de la politique sous couvert de corporatisme, dans l’arène scolaire. Une intrusion qui a été dénoncée à juste titre par un haut responsable du ministère de l’Education nationale.

 

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