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Société

Hommage à Elisabeth Désvaux: L'art pour la dignité

Par Amine Boushaba | Edition N°:5020 Le 10/05/2017 | Partager
D’anciens lépreux retrouvent goût à la vie grâce à la tapisserie d’art
Des œuvres vendues à travers le monde
La marraine quitte le Maroc, mais ne lâche rien
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Elisabeth Désvaux a passé toute une vie à venir en aide aux personnes atteintes par la lèpre. Aujourd’hui, sur le départ, elle s’inquiète pour ses protégés (Ph. ABo)

«J’ai le cœur en écharpe», soupire Elisabeth Désvaux, devant les dizaines de messages et de témoignages, mêlant tristesse et remerciements, qui s’accumulent depuis que l’élégante octogénaire a annoncé son départ du Maroc.  «Vous nous avez toujours traités comme vos enfants et cela nous a juste rendus plus forts et beaucoup plus reconnaissants pour ce que vous avez fait pour nous», a fait écrire, par l’écrivain public, Fatima dans une lettre émouvante, illustrée par un bouquet de roses, numérique, à l’adresse de sa bienfaitrice.

«Cette image vaut bien plus pour moi que les plus beaux bouquets de fleurs que j’ai pu recevoir», déclare Elisabeth Désvaux. Car sa relation avec ses «protégés», d’anciens lépreux, dure depuis plusieurs décennies. Née à Ghardaïa (sud de l’Algérie) en 1935, c’est en 1957 qu’elle suit son époux Hubert Désvaux à Casablanca. La jeune femme, en dépit de ses occupations d’épouse et de mère de famille nombreuse (7 enfants et 23 petits enfants qui s’en sont suivis), cherche à se rendre utile.

C’est le Pr René Rollier, grand professeur français ayant radié la lèpre au Maroc et ami de la famille, qui lui en donne l’occasion. «Au début, les personnes atteintes de la lèpre étaient isolées et parquées près du phare d’El Hank, et on leur donnait à manger à travers de petites ouvertures. C’est le Pr Rollier qui s’est battu pour faire aménager une ancienne caserne à Aïn Chok, pour les accueillir dignement», se souvient-elle.

Nous sommes en 1965 et les malades (quelque 400 personnes) sont installés dans ce qui deviendra le CNL, le Centre national de léprologie. Désvaux fait partie de l’équipe et depuis, son engagement auprès des personnes atteintes par la lèpre ne se démentira jamais. «La lèpre ne tue pas, elle exclut», dit Elisabeth Désvaux et c’est contre cette exclusion et la stigmatisation des personnes atteintes qu'elle se mobilise depuis plusieurs décennies.

Mais que peut faire une jeune maman, hormis  apporter une aide psychologique et un soutien moral à des personnes qui, malgré leur guérison, conservent de nombreuses séquelles neuromusculaires, particulièrement au niveau des mains, et restent le plus souvent exclues de leurs familles. C’est encore le Pr Rollier qui lui propose de prendre en charge l’atelier de tapisserie de l’Amaaf, l’Association marocaine d’application agricole et de formation, qui vient en aide aux malades. D’autant plus que dans la famille de Mme Désvaux, on a toujours fait de la tapisserie! Le but est double: lutter contre le désœuvrement des pensionnaires (les séjours pouvant durer de nombreuses années), mais aussi aider à assouplir leurs doigts contractés.

L’exercice de piquer une aiguille ronde sur un canevas et de tirer ensuite avec précision se révèle être un excellent moyen d’ergothérapie. Les premiers travaux sont assez sommaires, de simples exercices dans de petits carrés, abandonnés ensuite. Puis arrivent les premiers progrès, les premiers produits finis, pouvant être valorisés permettant aux  malades de percevoir une rémunération non négligeable. C’est au début des années 80 que l’idée de vendre les tapisseries pour assurer des moyens définitifs de subsistance aux anciens malades commence à germer.

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Ahmed Al Mansour, œuvre  magistrale en tapisserie réalisée par d’anciens lépreux. Les gestes exigés par la réalisation de la tapisserie participent à la rééducation des doigts atrophiés  tout en apportant  aux artisans des revenus (Ph. ABo)

Forte de sa formation aux beaux-arts, Elisabeth dessine ou reproduit des motifs et dessins que les anciens malades exécutent à domicile. Leurs salaires leur permettent désormais de faire vivre leur famille, ce qui facilite leur réintégration et leur permet une autonomie inespérée.  La qualité frise l’exception, les canevas viennent d’Europe et les laines sont teintes à Aubusson. Des œuvres d’art qui ont déjà déployé leur luxe de détails et leurs couleurs chatoyantes dans le monde entier: à l'Institut du monde arabe à Paris, à Dubaï ou encore au siège de l'ONU à New York. Elles représentent le plus souvent des scènes de l'histoire du Maroc, des reproductions de gravures anciennes.

Pour accompagner le projet, Elisabeth Désvaux crée, avec l’aide de son mari, l’Association pour la réinsertion par la tapisserie (ART). L’association a mis en place une véritable formation professionnelle qui a permis aux anciens malades de retrouver une activité,  une autonomie, mais surtout de la dignité. L’ART assure la formation, la conception des œuvres, le suivi et la commercialisation des tapisseries. Les anciens lépreux tissent à domicile, «ce qui est indispensable à leur bonne réinsertion». Ils viennent de tout le Maroc à Casablanca chercher les fils de laine et les modèles nécessaires à la confection de l'œuvre, qui peut prendre de six mois à un an», précise Elisabeth qui ne peut s’empêcher de s’inquiéter pour l’avenir de ses protégés.

«Beaucoup de bénéficiaires étaient encore là ce matin (au domicile de Mme Désvaux qui fait office de siège de l’association. ndlr). Ils sont très inquiets pour la pérennité du projet et pour leur travail», précise-t-elle. «Mais je ne lâche rien, nous avons formé une des bénéficiaires et je continuerai à superviser le travail», rassure la marraine au grand cœur qui, malgré son âge avancé, garde un œil sur ses protégés. «J’ai connu certains des bénéficiaires quand ils avaient 7 ans. C’est toute une vie passée ensemble!».

 

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