Dossier Spécial

Pourquoi le multiplicateur keynésien est inopérant

Par Abashi SHAMAMBA | Edition N°:5007 Le 20/04/2017 | Partager
Par le passé, les relances budgétaires se sont abîmées dans les déficits extérieurs
Les politiques contra-cycliques inspirent toujours les gouvernements
Il faut de l’inflation, disait Keynes, car elle «euthanasie» les rentiers
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Jean-Marc Daniel est diplômé de l’Ecole polytechnique et de l’ENSAE. Il enseigne actuellement à ESCP Europe en plus de ses responsabilités d’enseignement d’économie à Mines. Il est également chroniqueur au journal Le Monde. Beaucoup de lecteurs de L’Economiste écoutent ses analyses sur la chaîne BFM Business où il intervient en tant que chroniqueur (Ph. J.M.D.)

- L’Economiste: Si Keynes était encore vivant, qu’aurait-il changé à ses prescriptions à l’ère de la globalisation?
- Jean-Marc Daniel:
Deux éléments ont changé par rapport à son époque: l’ouverture commerciale, qui a permis des gains énormes de pouvoir d’achat et donc de croissance, était moins nette de son temps, ce qui rendait la contrainte extérieure moins menaçante pour le multiplicateur; le système monétaire reposait sur l’or et des changes fixes si bien que la dévaluation pouvait avoir un sens à la fois pour corriger des erreurs de politique économique et susciter l’inflation «euthanasiant les rentiers».
Dès lors, je pense qu’aujourd’hui il reviendrait à l’esprit du chapitre XXII de sa théorie générale, défendant une gestion de la politique économique selon le cycle, avec l’utilisation des périodes de reprise pour dégager des excédents budgétaires et rembourser la dette publique.
- Que reste-t-il de la doctrine keynésienne dans les grandes économies développées?
- Il est difficile de définir ce qu’est la doctrine de Keynes. Il a adopté selon les circonstances des points de vue contradictoires. Et beaucoup d’économistes qui se sont réclamés de lui avaient des visions opposées. Disons pour simplifier que Keynes peut être associé à deux idées fortes. La première est que l’inflation n’est pas un mal mais un outil qui assure l’«euthanasie des rentiers»; la seconde est que la politique budgétaire permet de relancer la croissance grâce à la dynamique du «multiplicateur».
Selon cette dynamique une augmentation des dépenses publiques conduit à une augmentation finale de la production supérieure ou au moins égale à celle des dépenses publiques. D’où l’expression de «multiplicateur».
Aujourd’hui, le constat est qu’inflation et multiplicateur ont montré leur limite.
En revanche, dans le chapitre XXII de son livre majeur, «La Théorie générale de l’emploi, de la monnaie et de l’intérêt», Keynes reprend l’idée de l’existence d’un cycle économique lié aux fluctuations de l’investissement. Quand celui-ci se dérobe, il faut prendre le relais par un accroissement de la dépense publique. Cette idée conduit à la nécessité de mener des politiques contra-cycliques, idée largement partagée par l’ensemble des responsables des politiques économiques des pays développés.
- Vous faites partie des économistes qui estiment que le fameux multiplicateur est en panne. Quelles en sont les raisons?
- Le multiplicateur n’est effectif que si l’impulsion initiale de la demande ne se perd pas, c'est-à-dire si aucun achat ne s’effectue à l’étranger; aucune entreprise n’ampute la demande réelle par une hausse des prix, et aucun agent ne réduit ses dépenses.
Dans le passé, ce sont plutôt les deux premières conditions qui ont ébranlé le multiplicateur. Les relances budgétaires se sont abîmées dans le déficit extérieur et l’inflation sans réduire le chômage.
Aujourd’hui, la critique du multiplicateur part le plus souvent de la troisième condition. Ainsi, les défenseurs de la notion d’équivalence ricardienne soutiennent que toute augmentation des dépenses publiques conduit en fait à une contraction équivalente des dépenses privées si bien que le multiplicateur est ramené à 0.
En effet, si l’augmentation des dépenses publiques est financée par l’impôt, les revenus sont amputés d’autant; si elle est financée par l’emprunt, les ménages, anticipant des hausses d’impôt, augmentent leur taux d’épargne, ce qui réduit la consommation.
- Le Maroc consacre 30% du PIB à l'investissement sans impact significatif sur la croissance. A priori, quelle lecture feriez-vous de cette situation?
- L’investissement en économie a un double rôle: à court terme c’est une composante de la demande et il maintient l’activité. Selon cette logique, l’investissement public est incontestablement un élément de croissance. Mais en fait, cet aspect est secondaire. Le rôle majeur de l’investissement est la mise en place du capital nécessaire à la production.
En outre, chaque nouvel investissement permet d’incorporer dans le capital du progrès technique et donc, d’augmenter la productivité.
Que nous montre l’expérience? Que si le secteur privé, par nécessité, est obligé en permanence de sélectionner ses investissements de façon à ce que le capital qui en résulte soit le plus rentable possible, le secteur public se montre moins regardant.
Une éducation efficace et exigeante est plus porteuse de croissance que des investissements sous forme de routes qui ne mènent nulle part ou de soutien à des entreprises publiques au personnel pléthorique et peu productif.

Propos recueillis par
Abashi SHAMAMBA

                                                                   

Les grands travaux de Trump

Les apparences sont trompeuses. En axant sa politique sur des investissements massifs dans l’infrastructure, Donald Trump laisserait croire a priori qu’il s’inspire de ce que prônait John Maynard Keynes. En réalité, rien de tel, précise le Pr Jean-Marc Daniel. «Il y a dans la démarche de Trump moins une envie de keynésianisme que le constat du vieillissement des infrastructures américaines, notamment de transport», relève-t-il. D’ailleurs, dans la situation actuelle de l’économie américaine qui est au plein emploi, une politique de grands travaux ne se justifie pas sur le plan strictement conjoncturel.
Un des problèmes de l’administration Trump est qu’elle aborde le problème du vieillissement du capital public mais aussi privé américain en regardant dans le rétroviseur. Prenons deux exemples: Trump veut rouvrir des mines de charbon pour relancer l’emploi dans les régions déshéritées des Appalaches. Or le charbon est une forme d’énergie en recul et à bien des égards dépassée ; les mines modernes sont automatisées avec très peu de monde sous terre (ce qui est une bonne chose eu égard à la pénibilité du métier de mineur). Sa relance charbonnière créera peu d’emplois avec un coût environnemental énorme.
Quant aux routes, poursuit l’économiste français, les travaux les concernant n’ont de sens que si l’on passe à la logique de la «route intelligente», capable d’accueillir des véhicules sans conducteur, ce qui suppose un temps de préparation et d’adaptation des entreprises.

 

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