Chronique

La formation des économistes au Maroc: Constats, réalités et défis futurs

Par Driss GUERRAOUI | Edition N°:5006 Le 19/04/2017 | Partager

Driss Guerraoui est professeur à l’Université Mohammed V de Rabat et secrétaire général du Conseil économique social et environnemental (Ph. Jarfi)

En l’absence  d’une évaluation raisonnée à partir d’un bilan général opéré auprès des facultés, des professeurs et des étudiants en sciences économiques sur l’enseignement et la recherche en économie, on ne peut qu’émettre des observations fruits de notre expérience personnelle d’enseignant auprès des facultés des sciences économiques, sociales et juridiques de Fès et de Rabat durant  la période allant de 1982 à 2017. De ce fait, il s’agira dans ce texte de constats, de réalités et de pistes de réflexion à partir d’un vécu d’enseignant-chercheur en sciences économiques.

I- Les constats
Le premier constat est qu’il n’y a pas eu à ce jour de réflexion véritablement  nationale et à proprement parler sur l’enseignement et la recherche en sciences économiques au Maroc. Aussi, et en toute objectivité, le département de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique n’a à aucun moment disposé d’une vision globale, permanente et coordonnée de l’enseignement des sciences économiques élaborée en concertation avec les  producteurs directs, les faiseurs des politiques publiques et les acteurs institutionnels de cette branche  du savoir en sciences sociales. Les seules tentatives qui existent, ou qui ont eu lieu à ce niveau ont été l’œuvre de vicissitudes dictées soit par des changements de ministre, soit à l’issue de moments forts  du débat national sur le chômage des diplômés en sciences sociales. Ou encore d’initiatives spontanées d’enseignants, de présidents d’université et de doyens ayant  su et pu  réussir à inscrire la problématique de l’enseignement de l’économie au niveau de la conférence des présidents des universités à l’occasion de la réflexion sur la mise en œuvre de la réforme LMD et  des masters à promouvoir  dans ce cadre.
Par conséquent, il n’y a pas de politique générale scientifiquement valide, arrêtée à partir d’une évaluation systématique de l’état de l’enseignement des sciences économiques au Maroc, impliquant tous les acteurs de la formation, notamment les enseignants et les étudiants.
Il n’y a pas non plus de carte nationale de l’enseignement des sciences économiques établie sur la base de l’identification précise  des besoins de l’économie et de la société en matière des métiers présents et futurs à promouvoir par le système national d’éducation et de formation, et des réalités des territoires d’implantation des universités.

Former à tâtons

II- Les réalités
- La première réalité est celle de la crise de production et de reproduction par l’université marocaine d’une masse critique d’économistes d’un niveau d’excellence et de compétence à la mesure des exigences de la formation et de la recherche en sciences économiques dans le Maroc du XXIe siècle. A ce niveau, force est de constater, qu’hormis l’apport que pourrait constituer les Marocains du monde, il y a un sérieux problème de relève.
- La deuxième réalité  réside dans la nature éclatée de l’enseignement des sciences économiques. Aussi, l’image que donne cet enseignement est que chaque enseignant, chaque master, chaque laboratoire et chaque faculté ou grande école  forment leurs étudiants en économie à tâtons, selon la propre formation initiale de l’enseignant et sa vision personnelle et celle de leurs «anciens pères».

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Plus que jamais, les universités ont  besoin d’un réel débat national sur l’enseignement et la recherche en sciences économiques selon une vision partagée de ce que devrait être le modèle marocain du XXIe siècle (Ph. L’Economiste)

Crise profonde de production

- La troisième réalité est qu’il n’y a aucun mécanisme de suivi, d’évaluation et surtout de contrôle, ni des programmes, ni de l’enseignement des sciences économiques dans les facultés marocaines. De ce fait, chaque enseignant  fait ce qu’il veut et ce qu’il peut en dehors de tout référentiel nationalement partagé et mutuellement  accepté par l’ensemble des composantes du système de formation des économistes. Les réalités syndicales et l’attachement des enseignants du supérieur à leur autonomie et leur indépendance  en cette matière rend impossibles les avancées au niveau de cette dimension très sensible et importante  de l’enseignement dans l’université marocaine d’aujourd’hui.
- La quatrième réalité est que, hormis l’apport réel que pourrait constituer les économistes formés parmi les Marocains du monde,  la production scientifique en économie connaît une vraie stagnation, voire une régression pour certaines spécialisations. La raison structurelle profonde est liée à la crise profonde de production d’éminents économistes par nos universités. De même, au fait que ce qui reste comme économistes de l’ancienne génération est plus pris par le conseil et l’expertise auprès des organismes publics et privés nationaux et internationaux que par la production scientifique académique proprement dite et par la recherche fondamentale en sciences économiques.
A ce niveau,  il faut rendre hommage aux associations marocaines d’économistes d’avoir su offrir un cadre de réflexion et un espace de publication des travaux des rares enseignants en sciences économiques encore «contaminés  par le virus» de la recherche.
Pour toutes ces raisons réunies, les universités ont  besoin d’un réel débat national sur l’enseignement et la recherche en sciences économiques selon une vision partagée de ce que devrait être le modèle marocain du XXIe siècle.
Ce débat est indispensable et urgent. Il doit, cependant, prendre appui sur les grandes transformations structurelles de l’économie et de la société (Etat, territoire, entreprise, banque, assurance, société civile), ainsi que sur les passerelles nécessaires à opérer entre l’université, la société et les entreprises.
Reste que ces défis exigent de la formation future des économistes d’être armée par les meilleures pratiques de l’intelligence économique, la veille stratégique, et de toutes les  possibilités qu’offre la valorisation des composantes essentielles du capital immatériel et de l’économie de la connaissance comme vecteurs et leviers d’avenir de la richesse globale des nations.

Trois mythes

Toute la réflexion sur l’enseignement des sciences économiques  est restée prisonnière de trois mythes:
1) la professionnalisation arguant du fait qu’il suffit de former des économistes d’entreprises pour mettre fin au chômage des diplômés en économie,
2) la réforme des programmes dans le sens du renforcement des matières technico-éco, technico-financières comme garant du renforcement de l’employabilité des diplômés en sciences économiques,
3) et le mythe fondé sur le postulat selon lequel le statut scientifique de l’enseignement de l’économie passe par l’usage poussé des méthodes utilisées par les sciences exactes, comme les mathématiques, le calcul  économique, l’économétrie et la modélisation  en général, oubliant par-là que la science économique est aussi une science humaine, sociale et politique.

 

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