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Tribune

La faillite de l’école marocaine: La machine infernale qui a détruit l’ascenseur social

Par Alain BENTOLILA | Edition N°:4999 Le 10/04/2017 | Partager

Alain Bentolila est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Ce qui lui donne autorité pour comparer la formation des langues (Ph. L’Economiste)  

Les résultats catastrophiques du Programme national d’évaluation des acquis des élèves (PNEA) de 2016 témoignent, encore une fois, de l’ampleur du désastre de l’école marocaine. En mathématiques, sciences, français ou en arabe, les performances des élèves sont médiocres. Elles sont en dégradation continue. Surtout elles font de l’école marocaine une machine infernale de reproduction sociale.

L’indicateur le plus  inquiétant concerne la langue arabe. Moins de 40% des élèves de fin de primaire ont une maîtrise minimale de la langue arabe. Les résultats sont encore pires en français. On peut donc dire que près de la moitié des élèves marocains, après six années d’étude, sont tout simplement privés de l’usage du verbe.   L’école n’a pas réussi à soustraire plus  de 40% de ses élèves à la faiblesse de parole.  Ce qui enferme ceux qui la subissent dans le «constat ponctuel et la qualification radicale».

Elle rend donc difficile la mise en cause des mots d’ordre définitifs et des principes explicatifs inventés de toutes pièces. L’école met dans le monde des citoyens privés de pouvoir linguistique, en difficulté de conceptualisation et d’argumentation, qui ne pourront pas prendre une distance propice à la réflexion et à l’analyse. Ils seront certainement plus perméables à tous les discours sectaires et radicaux qui prétendront leur apporter des réponses simples, immédiates et définitives. Ils pourront plus facilement se laisser séduire par tous les stéréotypes qui offrent du monde une vision dichotomique et manichéenne. Ils se soumettront docilement aux règles les plus rigides et les plus arbitraires.

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Ce n’est pas le froid qui compte, c’est l’absence d’entretien, de nettoyage, de cahier et de livre… Quand les mots manquent, les coups partent, et c’est la deuxième génération de cette condamnation sociale! (ph. Bziouat)

Or, vous savez comme moi que  les échoués de l’école ont à affronter aujourd’hui un monde dans lequel l’excès de crédulité se révèle souvent fatal. Un monde où discours et textes de nature totalitaire et sectaire pullulent sur les réseaux sociaux comme autant de pièges tendus à leurs intelligences mal formées. L’analyse du PNEA 2016 révèle donc que l’école marocaine n’a pas donné à une part importante de ses élèves la possibilité de mettre des mots sur leur pensée, de le faire avec sérénité et maîtrise tant en arabe qu’en français.

Or le verbe  est fait pour s’expliquer, pour argumenter avec autant de fermeté que de tempérance. Mais, dès lors que les mots viennent à manquer, alors ce sont les coups qui partent.
Tout être humain quels que soient sa race, son ethnie, sa culture et son statut social possède les mêmes capacités d’apprendre une langue et de s’en servir. Si certains élèves n’ont pas de mots pour dire le monde et laisser une trace d’eux-mêmes sur l’intelligence d’un autre, c’est parce qu’ils sont privés d’apprentissage, à la maison et en classe.

Pour ces «handicapés du verbe», la parole a ainsi perdu le pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique. Or c’est la seule forme de dissuasion contre la violence et l’affrontement physique: il permet de  s’affronter avec des mots, plutôt que  d’en venir aux mains, voire aux armes. L’humiliation de ne pas maîtriser ce qui fait le propre de l’homme, l’exaspération de n’avoir pas les moyens de se faire comprendre  conduisent inéluctablement ces élèves à l’agression. Subir pendant treize à quatorze ans une obligation scolaire qui ne leur a pas donné les mots pour laisser une trace d’eux-mêmes sur l’intelligence des autres mène une partie des élèves  marocains à subir (de leurs maîtres) ou à pratiquer (eux-mêmes)  une  violence muette.

Promis à l’impuissance

Condamnés tant en français qu’en arabe à ne pas pouvoir mettre leur pensée en mots, les enfants  sont jetés en pâture à tous les manipulateurs malveillants.  
Plus de 45%  des élèves marocains sont dramatiquement  en retard tout au long de leur cursus scolaire sur les compétences qu’affichent les programmes de l’Education nationale.
A 6 ans, les mots leur manquent pour dire le monde et commencer à apprendre à lire.
A 8 ans ils s’accrochent à quelques laborieux déchiffrages alors qu’ils sont  censés comprendre des textes simples.  
A 12 ans, à l’entrée au collège, ils parviennent  difficilement à repérer quelques informations ponctuelles quand on attend qu’ils soient des lecteurs autonomes et polyvalents.
Ils ont très tôt endossé le costume de l’échec et ne l’ont plus quitté.
Sur 100 élèves en difficulté en sixième, 94 quitteront l’école sans le moindre diplôme. Lorsqu’ils sortent de ce couloir où ils n’ont appris que la frustration, la rancune et le repliement, ils sont promis à l’impuissance linguistique et à la vulnérabilité intellectuelle.

Trois réformes essentielles

• Politique linguistique: Utiliser, pour apprendre aux élèves à lire et à écrire, la langue qu’ils parlent, sinon  on les condamne dès leur entrée à l’école à devenir illettrés. Tout écart significatif entre langue d’apprentissage et langue parlée est une promesse d’échec.
•  Création d’un pré-scolaire de qualité: il doit constituer au Maroc le poste avancé de l'éducation. Il reçoit, en effet,  de plein fouet le choc des inégalités  linguistiques et sociales.
• Refondation de la formation des enseignants: Si le Maroc veut faire de ses  enseignants des résistants à l’inculture et la passivité intellectuelle, il faut leur offrir – voire leur imposer – une formation initiale et continue de qualité.

                                                                        

Urgent: former des élèves résistants à la manipulation

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Quand les enfants n’ont pas appris les mots pour s’exprimer, ils deviennent les proies des prédicateurs de haine, comme ici ces jeunes qui vont exécuter leurs otages (AFP photo/HO/Welayat Homs)

Il est une question que nous devons tous  nous poser, même si nous refusons avec force de faire des enseignants des boucs émissaires: «Comment des jeunes gens et des jeunes filles qui ont passé plus de dix  ans à l’école peuvent-ils avaler des discours fondés sur l’absurdité et l’incohérence? Comment peuvent-ils se laisser tromper par des démonstrations marquées au coin du contresens? Comment peuvent-ils se laisser convaincre par des arguments ineptes, s’engager dans des conflits qui ne les concernent en rien, et approuver ainsi le sacrifice de femmes et d’enfants innocents?».

Le combat pour une école marocaine plus juste et plus efficace est plus que jamais nécessaire et urgent aujourd’hui. Car, face à la mystification, à l’imposture et  à la folie meurtrière, seule la raison de ses enfants offre  au Royaume une chance de vaincre. Si certains jeunes  tombent si facilement dans les pièges grossiers qui leur sont tendus, c’est parce qu’ils sont vulnérables et crédules. Et s’ils le sont, c’est tout simplement parce que l’école marocaine, que l’on a tant négligée, et les familles, qui épuisent  leurs forces pour survivre, ont renoncé à accomplir  leurs missions conjointes:  faire des enfants de ce pays des résistants intellectuels. Et c’est ainsi que la moitié des jeunes Marocains  sont devenus de plus en plus faibles d’esprit face aux mensonges imbéciles et aux promesses vénéneuses.

 

 

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