Société

Les chrétiens marocains font leur «coming out»

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:4998 Le 07/04/2017 | Partager
Leur coordination rencontre le CNDH
Entre lobbying et campagne de communication
Mettre fin «à la persécution» que vit la communauté
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Au Maroc, les églises restent fermées aux chrétiens marocains et n’accueillent que les ressortissants étrangers. Ici messe de minuit à la cathédrale St Pierre de Rabat (Ph. Jarfi)

Décidés de sortir de l’ombre, des chrétiens marocains multiplient depuis un moment les opérations de communication via les réseaux sociaux pendant que d’autres prennent des chemins plus «officiels». C’est le cas de la Coordination des chrétiens marocains qui a tenu en début de semaine une réunion avec le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH). Une délégation de la Coordination s’est en effet réunie avec Mohamed Sebbar, secrétaire général du CNDH. Objectif: faire part des «revendications visant à mettre fin à la persécution que vivent les chrétiens marocains dans leur pays», selon le communiqué publié à l’issue de la réunion.

Dans un courrier remis au secrétaire général du CNDH, les représentants de la Coordination ont fait valoir le texte constitutionnel dans lequel «l’Etat s’engage à bannir toute discrimination en raison des croyances». «Nous nous sommes adressé au CNDH parce que l’article 161 lui confère le rôle de garant et de protecteur des droits de l’Homme et des libertés dans notre pays», précise Mustapha S., porte-parole de la Coordination, à L’Economiste. «Nous avons été très bien accueillis au CNDH, Sebbar, bien que nous ayant précisé qu’il n’avait pas de baguette magique, nous a promis de remettre nos doléances au chef du gouvernement», précise le porte-parole.

Parmi les revendications soumises au CNDH, la possibilité pour les chrétiens d’opter pour un mariage civil, à défaut d’un mariage à l’église, la liberté d’exercer leur culte dans les temples et églises, d’appeler les enfants par des noms chrétiens ou encore d’inhumer les morts selon leur tradition. «C’est une insulte aux défunts, mais également à l’Islam, religion que nous respectons beaucoup, que d’être obligés d’enterrer nos morts selon le rite musulman», précise le porte-parole. La Coordination appelle également à rendre l’éducation religieuse optionnelle à l’école. «Nous souhaitons aujourd’hui attirer l’attention sur les intimidations continues que nous subissons de la part des autorités publiques mais également des citoyens.

Nous sommes là aujourd’hui pour aider les chrétiens marocains à sortir de la clandestinité, car nous ne ressentons plus de gêne à revendiquer notre foi. Nous sommes aussi marocains que les autres, nous portons la djellaba, nous aimons le couscous,  nous avons la même CIN que les autres et surtout nous aimons notre pays. Nous voulons les mêmes droits que les autres marocains, musulmans ou juifs», conclut Mustapha S., qui se défend de toute velléité de prosélytisme, comme semble les désigner «certains courants radicaux qui nous accusent d’apostasie». 

Ce n’est pas la première sortie publique de la Coordination des chrétiens du Maroc. Cette dernière avait pris acte dans un communiqué de la déclaration royale faite à partir d’Antanarivo, en novembre 2016. Le Souverain a en effet souligné devant la presse malgache: «Le Roi du Maroc est commandant des fidèles, commandant des croyants, des croyants de toute religion». Déclaration dont s’est félicitée la Coordination qui y a vu «une reconnaissance de leur communauté, en accord avec la Constitution et  les principes universels des droits de l’Homme».

Mustapha S. assure que la coordination ne s’arrêtera pas en si bon chemin. D’autres actions sont prévues à moyen et long terme. Notamment la possibilité donnée par la loi organique sur les pétitions adressées aux pouvoirs publics pour demander la reconnaissance de leur statut et la liberté d’exercer leur culte.
Si les membres de la Coordination ont choisi la voix du lobbying, d’autres collectifs ont choisi celle de la communication pour sensibiliser leurs concitoyens. Une communication qui passe par les réseaux sociaux, à l’instar de la chaîne Youtube «Marocains et chrétiens». Une série de capsules vidéos destinée à déconstruire les clichés et les a priori, vis-à-vis de la communauté chrétienne marocaine. «Je suis Imane, marocaine et chrétienne, mon père est sahraoui et ma mère amazigh, je suis née au Maroc et j’y ai grandi et j’aime mon pays plus que tout au monde», témoigne en darija, Imane, qui plaide pour le droit à la différence.

Les vidéos se suivent avec différents profils de Marocains qui parlent de leur foi, de leur quotidien à visage découvert. Les références à l’identité et la culture marocaine sont mises en avant, les images sont bien étudiées, la mise en scène travaillée… On y voit également plusieurs passages du célèbre Brother Rachid (frère Rachid) le télévangéliste marocain, exilé aux Etats-Unis depuis 2000, opérant sur la chaîne américaine en arabe Al Hayat TV.

Ses chroniques et déclarations sont souvent reprises par des médias d’extrême droite, islamophobes ou racistes. Ce qui pousse Mustapha S. à se désolidariser avec  Marocains et chrétiens: «Nous voulons un mouvement  100% marocain, qui part du Maroc et qui s’adresse à des Marocains, sans aucune influence étrangère et en bonne intelligence avec nos concitoyens», conclut Mustapha S.

                                                                        

Jean-Mohammed Abdeljalil: De la Qaraouiyine au Vatican

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Si le christianisme a bel et bien été pratiqué au Maroc avant l’avènement de l’Islam, il n’en existe plus de traces depuis approximativement le XIIe siècle. Il a fallu attendre la période coloniale  pour voir les premières conversions de musulmans au  christianisme. Bien que les responsables du Protectorat étaient tenus par le traité de 1912 de révérer la foi musulmane et que Hubert Lyautey, le premier résident général, ait édicté plusieurs lois protégeant les musulmans, plusieurs milliers de conversions ont eu lieu à cette époque.

Le plus célèbre des convertis restera le père Abdeljalil, tant à cause de son rang social que son érudition. Mohammed Abdeljalil voit le jour à Fès en 1904 dans une famille de haute bourgeoisie conservatrice. Il commence par apprendre le Coran dans la mythique université Al Qaraouiyine puis, à 9 ans, accompagne ses parents en pèlerinage à La Mecque.

De 1922 à 1925, il fréquente le lycée Gouraud, tout en étant pensionnaire à l’école de Foucauld, tenue par des pères franciscains. Baccalauréat en poche, il s’inscrit en 1925 à la Sorbonne, à Paris où il prépare une licence en langue et littérature arabes. Pendant la première année, il décide d’étudier de plus près la doctrine du catholicisme et s’inscrit parallèlement à l’Institut catholique de Paris et devient ainsi le premier étudiant musulman à en occuper les bancs. C’est en 1928 que Mohammed Abdeljalil décide de se faire baptiser sous le nom de Jean-Mohammed, sous le parrainage de son professeur l’islamologue Louis Massignon, avant d’être ordonné prêtre le 7 juillet 1935.

Sa conversion fait scandale au Maroc, et inquiète même les autorités du Protectorat. Père Jean-Mohammed devient professeur en charge de la chaire de langue et de littérature arabes à l’Institut catholique de Paris et s’est  donné pour mission d’expliquer l’islam sous un angle de tolérance  très rare à l’époque. Il sillonnera le monde et rencontre des personnalités importantes. En 1948, il dénonce le sort réservé aux Palestiniens et s’engage à leurs côtés contre l’oppression israélienne. Il écrit plusieurs ouvrages destinés à mieux comprendre l’islam. Le 14 mai 1966, il est reçu en audience personnelle par le pape Paul VI.

 

 

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