Dossier Spécial

Si le franc CFA passe à la trappe…

Par Abashi SHAMAMBA | Edition N°:4968 Le 24/02/2017 | Partager
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Ludovic Subran, économiste en chef du groupe Euler Hermes: Si le franc CFA était abandonné, pour les investisseurs et les exportateurs, la couverture contre le risque de change deviendrait vitale 

Les économies des pays de la zone franc CFA où sont massivement engagées les entreprises marocaines bénéficient de la digue du franc CFA toujours arrimé à l’euro. Mais le débat sur la «rupture de ce cordon ombilical avec l’ancienne puissance coloniale  (France)» fait rage. Et si elle se concrétisait, la donne pourrait complètement changer. Ludovic Subran, économiste en chef du groupe Euler Hermes, numéro un mondial de l’assurance-crédit et partenaire de BMCE Bank of Africa dans Euler Hermes Acmar, décrypte ces transformations. 

- L’Economiste: Quels sont les risques qui pèsent, à moyen terme, sur les économies africaines?
- Ludovic Subran:
La baisse du prix des matières premières a fait réapparaître des vulnérabilités qui avaient, pensait-on, disparues du continent. Dans nombre de pays, les niveaux de réserves de changes se sont révélés relativement insuffisants, ce qui a entraîné la dépréciation de leurs devises (le pound égyptien notamment qui a perdu près de 50% de sa valeur) et a nécessité l’intervention du FMI. Certes, pour la plupart, ces économies se sont diversifiées mais beaucoup d’entre elles y sont parvenues en puisant les financements de la manne des matières premières. Cette manne se réduisant, c’est leur dette qui s’est mise à augmenter. Dans la plupart des cas, elle n’est pas alarmante. Mais dans quelques cas, la dette publique atteint des niveaux élevés, dès lors que l’on y intègre la dette des entreprises publiques, comme en Angola (78% du PIB en 2016) ou au Mozambique (130% du PIB en 2016).

- En quoi la remontée des taux d’intérêt peut-elle impacter le service de la dette de ces pays?
- Une remontée des taux d’intérêt c’est normalement une raréfaction des flux de capitaux vers les pays récipiendaires de ces flux, dont font partie les pays africains. Moins financées, les échéances se font plus difficiles à servir. Les niveaux de dette ne sont pas très élevés en soi, mais de nombreux pays africains ne disposent pas aujourd’hui de réserves de changes suffisamment abondantes. Et l’histoire montre que les difficultés peuvent apparaître rapidement. Les craintes sont moindres pour le secteur public, qui accède toujours au marché international des capitaux pour se financer, que pour le secteur privé dont l’accès au crédit s’est largement compliqué après le resserrement de la politique monétaire mis en œuvre dans nombre de pays (Nigeria, Egypte, Ghana, Angola…).

- Un débat sur l’abandon du franc CFA agite actuellement les élites africaines. Quelles conséquences cela aurait sur ces économies?
- L’existence du franc CFA a eu pour intérêt de protéger les pays qui en sont membres du risque de dépréciation des devises qu’ont subi les autres pays du continent. Cette stabilité monétaire a permis de contenir l’inflation. Celle-ci est restée nettement plus faible dans la zone CFA (1,5% en 2016) qu’ailleurs (6,5% en Afrique du Sud, ou même 16% au Nigeria en 2016). Cette moindre vulnérabilité a été à double tranchant. D’un côté, elle a permis aux finances publiques de protéger plus longtemps la croissance qu’ailleurs. De l’autre, cet environnement relativement douillet a retardé les efforts d’économie, comme au Congo, où la dérive a été forte entre 2013 et 2015. Le solde public est passé d’un excédent de +7,4% du PIB en 2012 à un déficit de -9,6% en 2015. L’effort à fournir sera conséquent pour ramener ce déficit à 2,5% en 2018 (prévision Euler Hermes).
 
- Pour les investisseurs étrangers implantés dans ces pays, comment anticiper une sortie de la zone CFA?
- Cela dépend très clairement du choix qui serait fait, mais il y a fort à parier que les pays membres de la zone CFA chercheraient tout de même à arrimer leur devise à une autre, soit l’euro, soit le dollar, ou un panier combinant les deux. En revanche, ce qui est relativement certain, c’est que le risque de change ré-augmenterait. L’existence du franc CFA implique aujourd’hui que les instruments de couverture contre un risque de dépréciation sont inexistants sur les marchés financiers. En conséquence, des mécanismes bilanciels plus classiques devraient être privilégiés (assurance, provisionnement).

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Le secteur agricole reste fondamental dans les politiques de lutte contre la pauvreté et la création d’emplois. Reste à accélérer la mécanisation afin d’améliorer les rendements

- Le Maroc s’apprête à réaménager le régime de change du dirham en élargissant les marges de fluctuation. Les PME devraient-elles redouter ce changement?
- Il ne faut pas s’attendre à des évolutions brutales. La Banque centrale marocaine retarde régulièrement cette flexibilisation du dirham, et devrait la mettre en œuvre de façon très graduelle. Son problème principal reste la perception que conservent les entreprises d’un risque de change faible. Se faisant, elles ne se couvrent pas contre un risque qu’elles estiment inexistant. Mais, on ne peut pas dire en même temps que le dirham est trop élevé et qu’il ne devrait pas être flexibilisé. La solution? Il faudra sauter le pas. Ce n’est qu’après un début de flexibilisation et quelques pertes enregistrées à leur bilan que les entreprises seront pleinement conscientes de l’intérêt de se couvrir.
 
- Le protectionnisme que prône les Etats-Unis et la contagion éventuelle  au reste du monde, peuvent-ils fragiliser l’Afrique?
- Le protectionnisme n’est pas un fait nouveau. En 2015 et 2016, ce sont 1.460 mesures qui ont été adoptées dans le monde, c’est-à-dire avant que le nouveau président américain entre en fonction. Et pour le moment, les règles n’ont pas encore véritablement changé. Les accords commerciaux actuels prévalent toujours, même s’il est question de les remettre en cause à terme. Et si les paroles ont eu un poids manifeste, c’est pour le moment sur les taux de change. Le peso mexicain a perdu plus de 10% depuis l’élection de D. Trump. C’est là qu’il faut chercher le risque principal. Avec un dollar fort, les devises des pays africains risqueraient de se retrouver à nouveau sous pression.

 

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