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Châtiment corporel à l’école: «On frappe par impuissance!»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4965 Le 21/02/2017 | Partager
Incapables de gérer leurs classes et de se faire comprendre par leurs élèves, les profs dérapent
Par peur de la sanction, l’enfant devient muet et imperméable à tout apprentissage!
La formation des enseignants, le drame de l’école marocaine
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Alain Bentolila, spécialiste de l’éducation, linguiste: «La violence scolaire au Maroc est la fille de l’incapacité à se comprendre entre les maîtres et leurs élèves» (Ph. Jarfi)            

- L’Economiste: Que pensez-vous du châtiment corporel à l’école, faut-il souffrir pour être éduqué?
- Alain Bentolila:
Il est clair que c’est une aberration. Vous ne pouvez rentrer, ni des connaissances, ni des comportements, dans la tête d’un élève en le frappant. Cette méthode n’a jamais porté ses fruits. Au contraire, cela risque de rendre l’élève imperméable à tout apprentissage. Face à la peur d’être violenté, l’enfant n’osera jamais donner une réponse.

- Vous obtenez donc l’effet inverse…
- Tout à fait. Toute la pédagogie moderne permet à l’enfant d’exprimer ce qu’il pense. Evidemment, ses idées ne sont pas forcément vraies. Cependant, avant de découvrir la vérité, encore faut-il qu’il puisse exprimer ce qu’il a en tête. Un enfant n’est pas un entonnoir dans lequel vous déversez des connaissances. L’enfant a une singularité intellectuelle. Il peut se tromper, et c’est justement en se trompant qu’il avance. Si l’on veut pratiquer la pédagogie de l’erreur, c’est-à-dire se baser sur l’erreur que peut commettre un enfant pour s’améliorer, alors évidemment, il ne faut pas le sanctionner, et surtout pas le battre, en raison d’une idée que l’on n’attendait pas de lui. C’est toute la pédagogie qui est en jeu ici.

- Il faut donc revoir tout le modèle?
 - Imaginons que nous sommes dans une classe et que nous pratiquions ce que l’on appelle la pédagogie de la compréhension. Nous distribuons un texte à des élèves, et nous leur demandons à quel film chacun d’eux a pensé. Au final, nous recueillons les réponses et nous acceptons toutes les copies, sans jugement. Ce n’est qu’après que nous pouvons leur dire ce qui est acceptable ou pas. Si nous leur disons immédiatement qu’ils sont des imbéciles et qu’ils se sont trompés, avec des baffes en prime, à ce moment-là, nous les empêcherons de toute capacité de prise de parole.  

- Qu’est-ce qui motive la violence en classe en général?
 - C’est effectivement la question à se poser. Souvent, le prof, et notamment au Maroc, frappe les élèves par impuissance, parce qu’il est incapable de leur apprendre des choses. Cette impuissance tient souvent au fait que l’on ne se comprend pas. La violence est la fille de l’incapacité à se comprendre. Par conséquent, l’on revient à la question de la langue. Vous avez des maîtres qui ne parlent pas la langue de leurs élèves. L’école, en général, ne parle pas la langue des élèves. L’on arrive donc à une situation d’exaspération, où il ne reste plus que la main qui frappe. Quand la parole ne passe plus, ce sont les coups qui partent. J’insiste là-dessus, la violence scolaire au Maroc est la fille de l’incapacité à se comprendre entre les maîtres et leurs élèves.
 
- Les conséquences sur le processus d’apprentissage ne peuvent être que négatives…
- Comme l’enfant a peur de se tromper, il devient muet. Et un enfant muet n’apprendra jamais. Apprendre à quelqu’un n’est pas simplement lui imposer des règles qu’il assimile par cœur. C’est aussi l’un des drames de l’éducation au Maroc. C’est cette pédagogie du par cœur, où l’enfant n’est pas invité à réfléchir. Il se transforme en une espèce de bouteille vide où l’on met un entonnoir, et où l’on déverse des connaissances. Il est censé se remplir, sauf qu’il finit par se boucher. En général, l’on apprend de ses erreurs. Si nous ne permettons pas à un enfant de commettre des erreurs, il n’apprendra pas.

Propos recueillis par Ahlam NAZIH  

 

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