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Competences & rh

Châtiment corporel: Quand l’école se transforme en lieu de terreur

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4965 Le 21/02/2017 | Partager
Interdite, la punition corporelle continue d’être pratiquée, surtout au primaire
Démotivation, pression, incompétence… poussent les profs à l’extrême
Pour asseoir leur autorité, certains choisissent de brutaliser et d’humilier leurs élèves
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Ces captures d’écran concernent des vidéos (dont nous n’avons pas pu vérifier l’authenticité) qui ont fait le buzz dans plusieurs pays arabes. Le phénomène est particulièrement courant dans les pays arabes qui associent généralement la discipline à la punition corporelle. De nombreux pays dans le monde continuent de tolérer ce genre de pratiques. La Grande-Bretagne, par exemple, n’a interdit le châtiment corporel que durant les années 1980 dans le public, et en 1999 dans le privé. En Corée du Sud, l’abolition n’est intervenue qu’en 2010 (Les visages ont été modifiés)

Tant de souffrances dans nos écoles. Le drame de la fillette Hiba de Meknès nous rappelle, encore une fois, à quel point l’environnement scolaire peut être cruel! Ses parents accusent sa maîtresse de l’avoir frappée et humiliée en classe, causant ainsi directement son décès. L’enquête en cours mettra la lumière sur la responsabilité de chacun, mais il s’agit là d’une énième affaire qui ne saurait être tolérée.
Le châtiment corporel en classe, même expressément interdit par l’Education nationale, continue d’être pratiqué, notamment au primaire. Relevant du coutumier toléré, profondément ancré dans les esprits, beaucoup de parents ne s’y opposent pas. Parfois même, ils le réclament! «Les parents ont démissionné de leur mission éducative. Quand leurs enfants ont des problèmes à l’école, ils nous demandent eux-mêmes de les corriger», confie une directrice d’école primaire.

Pour eux, éduquer est synonyme de frapper et terroriser. D’ailleurs, une célèbre croyance populaire voudrait que le bâton provienne du paradis! «Frapper des enfants n’a aucun fondement religieux. Même le hadith sur la nécessité de les corriger à partir de l’âge de 10 ans pour faire la prière est mal compris. Il signifie simplement inciter et non maltraiter. La religion est basée sur la conviction et non l’obligation», explique Abdellah Chérif Ouazzani, enseignant-chercheur en pensée islamique et sciences de l’éducation.

Les enseignants, pour leur part, sont nombreux à être adeptes de la violence. Peu qualifiés, démotivés et dépassés par des classes de plus en plus encombrées, beaucoup choisissent la facilité: humilier et terroriser pour maîtriser et soumettre leurs élèves. Certains sombrent même dans le sadisme. De nombreux témoignages d’affaires de terreurs scolaires nous ont été rapportés par des parents, enfants et acteurs du secteur. Comme cet instituteur à Casablanca qui menace des écoliers de 6 ans de les suspendre du premier étage de l’établissement pour les punir. Cette enseignante qui crache dans la bouche de ses élèves… ce prof qui frappe ses élèves sur la rotule (l’os du genou) pour maximiser la douleur! Seuls des profils de psychopathes peuvent infliger ce genre de tortures à des enfants. Pourtant, il s’agit bien d’enseignants qui exercent leur métier au quotidien et s’adonnent à leur sadisme en toute impunité.

Comme ce prof d’une école primaire publique à Dar Bouazza (Casablanca) qui, après avoir confisqué l’argent de poche de tous ses élèves, les somme de sortir leurs manuels et les menace de «leur casser la gueule s’ils ouvrent la bouche». Une menace qu’il n’hésite pas à exécuter. A Errahma (province de Nouaceur), nous avons rencontré sept enfants âgés entre 9 et 11 ans de trois écoles publiques qui portent mal leur nom (Saïd El Manouzi, Driss Benzekri et Errahma). Tous nous ont confié que leurs instituteurs les frappent avec un tuyau (sur la paume/dos de la main ou le bout des doigts). L’une des enseignantes (de français) a également recours aux gifles et aux coups de pied. A Saïd El Manouzi, des institutrices utilisent la falaqa! L’on croyait cette pratique révolue…
Les parents, pour la majorité analphabètes, n’osent pas protester par peur de représailles. «Mon fils a été frappé par sa maîtresse. Quand je suis allé me plaindre, elle s’est vengée en le mettant au fond de la classe et en le négligeant», avance un père de famille.   

La violence verbale et le harcèlement moral sont également monnaie courante. «J’ai vu des profs dire à leurs élèves qu’ils n’ont pas d’avenir, qu’ils finiront femmes de ménage comme leurs mamans ou toxicomanes comme leur père, qu’ils ne sont que des projets de criminels… ce sont des mots cruels qui peuvent avoir de graves conséquences sur le psychique des enfants», regrette la directrice d’école. «La violence peut prendre plusieurs formes. Passer, par exemple, son temps sur Facebook en classe et priver les élèves de leur droit d’apprendre, exclure un enfant d’un spectacle scolaire par ce qu’il ne peut pas payer le prix du ticket… Même le fait de manger un gâteau devant un enfant issu d’un milieu démuni peut être mal vécu», pense la directrice. C’est dire la gravité du sujet.

La situation n’est pas vraiment meilleure dans le privé. Des institutrices d’une école privée à Dar Bouazza, par exemple, obligent les enfants turbulents à porter des couches bébé pour les ridiculiser devant leurs camarades. La semaine dernière, à Hay Hassani (Casablanca), une fillette de 7 ans s’est fait gifler dans son école privée par sa prof d’arabe, parce qu’elle parlait en mangeant durant la récréation. Terrorisée par son enseignante, qui du reste a déjà reçu un avertissement pour une précédente affaire, elle refuse d’aller à l’école. Qu’attendre d’une enfant traumatisée?

Conséquences désastreuses

La brutalité est, d’abord, anti-pédagogique. L’école, censée être un lieu de transmission de savoirs, d’épanouissement, d’accomplissement de soi, se transforme en source de terreur. Combien d’enfants ont fini par abandonner leur scolarité à cause d’un enseignant qui les brutalise ou les humilie au point de les dégoûter de tout le système.
Qu’elle soit physique ou verbale, la violence peut coûter cher. «Elle peut provoquer des troubles de la confiance en soi, de l’estime de soi. Pis encore, elle peut entraîner une perte de confiance dans l’adulte, et plus tard, dans les institutions», nous avait expliqué le professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Amine Benjelloun. Ce sont donc de futurs adultes littéralement cassés, perturbés et introvertis qui sont façonnés.

Si certains enfants développent une véritable phobie de l’école, d’autres reproduisent les schémas violents qu’ils ont subis. «Ils font souffrir la génération suivante pour donner du sens à leur propre tourment. Quand une souffrance n’a pas de sens, notre cerveau meurt d’envie de lui en donner un. Il dira que c’est noble, ou bien que Dieu l’a voulue», précise le spécialiste des neurosciences, Idriss Aberkane.
Les comportements agressifs se reproduisent ainsi à l’infini. Dans un système où plus de 70% des élèves quittent l’école avant de décrocher leur baccalauréat (entre 200.000 et 250.000 abandons chaque année), peut-on se permettre de les rebuter?.

Qui assure le suivi psychologique des enseignants?

EH bien personne! Des classes accueillant des dizaines d’enfants fragiles leur sont confiées sans pour autant s’assurer qu’ils sont totalement aptes à prendre cette lourde responsabilité. Pourtant, actuellement, avec des classes surchargées (jusqu’à 70 élèves), beaucoup sont au bord de la dépression. D’après certains témoignages, une bonne partie des enseignants contractuels qui viennent d’être engagés, sans expérience, sont complètement perdus. Cette situation peut facilement mener à des dérives.

 

 

 

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